Une difficulté nous reste à résoudre, savoir en quoi et comment le son voyelle diffère du son musical, lorsque d’ailleurs l’un et l’autre procèdent des mêmes organes.
Pour bien entendre cette question, il est nécessaire d’avoir une idée, du moins approximative, de la formation mécanique de la voix; je n’en ferai point une description anatomique, les gens de l’art n’en ont pas besoin, et leur nomenclature grecque serait une obscurité de plus pour la plupart de mes lecteurs, qui me dispenseront de trop de précision, pourvu qu’en résultat j’aie été clair.
Dans l’homme comme dans tous les animaux, la voix provient de la gorge, où elle est formée par un mécanisme compliqué mais très-ingénieux, comme tout ce que fait la nature: ce mécanisme est du genre des instrumens à vent et à anche, tels que l’orgue, la musette, le haut-bois, le basson, etc. Le poumon fait office de soufflet, le larynx contient l’anche résonnante, et les cavités de la bouche et du nez sont le cornet variable où se modifient les sons: je m’explique.
Le larynx est cette grosseur que chacun, se plaçant devant un miroir, le cou découvert, peut remarquer à sa gorge. C’est ce que le peuple appelle morceau d’Adam, pomme d’Adam. Si l’on tâte avec les doigts cette grosseur, l’on s’aperçoit qu’elle est composée de lames cartilagineuses qui en forment une sorte de petite boîte ou petit tambour, susceptible d’être haussé, baissé, resserré, dilaté, selon le jeu des muscles destinés à cet effet: de cette petite boîte creuse, descend d’une part vers la poitrine un tuyau également cartilagineux, appelé trachée-artère, qui se termine dans le poumon, et s’y ramifie en une multitude de petits tuyaux: d’autre part, en haut vers la gorge, cette boîte a une issue qui ne peut se voir par la bouche, attendu que cette issue, placée vers la racine de la langue, est encore recouverte d’une petite soupape mobile qui la clôt au besoin. Cette soupape est l’épiglotte. Ici est le jeu subtil de l’instrument. Cette soupape charnue faisant partie de la langue, et semblable à une feuille de pourpier, se couche en arrière quand on veut avaler; en se couchant elle couvre et bouche une concavité, comme celle d’un petit cuilleron dans lequel est une fente longue de cinq à six lignes, sur une largeur variable de demi-ligne à une ligne et demie: cette fente est la glotte par laquelle l’air descend d’abord dans la boîte du larynx, puis dans le tuyau de la trachée, et enfin dans les mille tuyaux du poumon. C’est à cette glotte ou fente que l’air fortement rechassé par le poumon, se trouvant serré par le jeu des petits muscles tendus, produit, en s’échappant de force, les vibrations des cartilages et de leurs fines membranes, dont il apporte à notre oreille la perception que nous appelons le son; ce son, à l’instant où il est produit, est immédiatement musical, parce que, soit haut ou bas, soit grave ou aigu, il correspond déjà nécessairement à un ton de la gamme; l’on peut bien dire aussi que déjà il est voyelle, c’est-à-dire qu’il a une des formes de son parlé; mais il ne l’a point nécessairement. Pourquoi cela? parce que si vous supprimez toute la cavité de la bouche et celle du nez, le son ne continuerait pas moins d’être entendu et d’être correspondant à un ton de la gamme, par conséquent d’être musical; mais il ne serait plus un son descriptible par aucune voyelle, ni applicable à aucune d’elles. Il ne serait pas encore une voyelle: pour devenir ce nouvel être, il faut qu’il se soit déployé dans les cavités de la bouche et du nez, qu’il y ait revêtu une des formes distinctes, sous lesquelles il arrive à l’ouïe, en lui causant des sensations diverses: ce sont ces cavités de la bouche et du nez qui, prenant des dimensions diverses de capacité, des rapports divers de situation, concourent avec les divers degrés d’ouverture de la bouche et d’écartement des deux lèvres à mouler des ondulations de l’air sonore, et à le faire retentir de diverses manières selon les lois des cavités acoustiques.
La question résumée se trouve réduite aux deux termes simples qui suivent:
Le son musical est formé dans et par l’anche de la glotte;
Le son voyelle se forme dans et par les cavités de la bouche et du nez.
Examinez ce qui se passe dans la formation, de o et de i; pour o, votre bouche forme une cavité considérable entre la langue et le palais; c’est une sorte de voûte où le son s’arrondit et s’approfondit: pour i au contraire, votre langue touche presque le palais, il ne reste qu’un mince espace où le son s’amaigrit et glapit; ouvrez un peu plus le passage, vous aurez une autre voyelle, par exemple, e, ainsi du reste. Passons à la consonne, qui jusqu’ici a opposé plus d’obstacle, et n’a pas été complètement éclaircie.
§ III.
De la Consonne.
Le mot consonne en son origine latine signifie sonner avec: on comprend bien que c’est avec la voyelle; mais quel est cet être qui sonne avec la voyelle et qui n’est pas elle? Si cet être sonne, y a-t-il deux sons, deux voyelles? non pas, disent les grammairiens, la consonne n’est pas sonore.—En ce cas, réponds-je, voilà un être qui sonne, et qui pourtant n’est pas sonore: expliquez-moi ce mystère. Les grammairiens me disent, la consonne est une lettre muette, une lettre qui de soi ne peut faire un son.