Qu’est-ce qu’une voyelle? qu’est-ce qu’une consonne?
Ici se présente un cas singulier, et qui cependant est commun à d’autres branches de nos connaissances; dès le bas âge on nous a inculqué l’usage mécanique des mots voyelle et consonne; maintenant si nous voulons nous rendre un compte clair du sens de ces mots et de l’objet qu’ils représentent, nous sommes étonnés d’y trouver de la difficulté: par autre cas bizarre, il arrive que nos maîtres ne sont guère plus habiles; car, en remontant jusqu’aux Latins, je n’ai pas trouvé de grammairien qui ait donné de définition claire et complète de la voyelle et de la consonne. Le lecteur peut parcourir les auteurs compilés par le docte Putschius; feuilleter, comme je l’ai dit, les grammairiens français, depuis Jacobus Sylvius[6], les Anglais, depuis John Wallis, et les plus connus chez les Allemands, les Italiens, les Espagnols, il se convaincra que le plus grand nombre a omis ou éludé la question, et que les autres ne l’ont traitée que d’une manière incomplète et superficielle: pourquoi cela? parce que, pour la résoudre, il eût fallu connaître anatomiquement les organes qui forment la parole, étudier leur jeu mécanique en cette opération; or, les scholastiques, surtout chez les anciens, livrés à leurs argumentations abstraites, se sont rarement avisés d’étudier de si près la nature: ce n’a été qu’en ces derniers temps que, toutes les sciences se prêtant la main, l’on a vu des médecins porter leur esprit observateur vers cet objet, dans l’intention de soulager les sourds-muets[7]; et telle est la subtilité de ce sujet que l’on ne peut pas dire qu’ils aient entièrement réussi: néanmoins en ajoutant quelques traits à leur définition de la voyelle, nous croyons pouvoir la définir exactement de la manière suivante:
[6] Jacques Dubois, médecin d’Amiens, qui en 1531 publia et dédia à la reine de France un traité latin intitulé Isagoge in linguam gallicam unà cum ejus grammaticâ latino-gallicâ, paraît être le plus ancien grammairien français; comme chez les Anglais, le mathématicien John Wallis, auteur en 1664 d’une Grammatica linguæ anglicanæ, où quelques vues judicieuses sont mêlées aux paradoxes systématiques du temps.
[7] Le premier auteur connu de ce genre est Jean Conrad Amman, médecin suisse établi à Amsterdam vers 1690. Il fut en relation avec John Wallis. L’épître où il développe sa théorie a été traduite en français en 1768, par Préau de Beauvais, médecin à Orléans, sous le titre de Dissertation sur la parole. C’est l’ouvrage d’un homme estimable pour les intentions, mais dont l’esprit indécis entre l’évidence des faits naturels et les préjugés d’une éducation visionnaire, est plein de contradictions, d’incohérences, et de faux aperçus.
§ II.
De la Voyelle.
«La voyelle est un son simple, indivisible, émis par le gosier (humain ou autre), lequel son affecte l’ouïe d’une sensation uniforme, sans égard aux tons musicaux, ni aux mesures de poésie que l’on peut lui donner.»
Par exemple, quand je profère le son A, il n’importe que je le chante sur les divers tons de la gamme, ou que je le scande bref ou long dans les vers d’Homère ou de Virgile; l’oreille n’entendra pas moins constamment le même son A, la même voyelle A; mais si, par un léger changement dans le gosier, ou dans l’ouverture de la bouche, je profère le son E ou le son O, ce n’est plus la même voyelle que l’on entend; c’est un autre individu de la même espèce qui, à raison de sa différence, veut être peint par un signe différent, par une autre lettre que A.
De ce fait il résulte clairement que, si chaque degré d’ouverture de la bouche, si chaque forme diverse de ses cavités, si chaque état du gosier, produisent ou peuvent produire des voyelles différentes et distinctes l’une de l’autre, il pourra en apparaître, en exister un nombre plus ou moins grand, par exemple, quinze ou vingt: et réellement nous allons voir que l’analyse de quatre ou cinq alfabets, seulement de langues vivantes, en fournit presque ce dernier nombre, tellement distinctes qu’on ne peut les substituer ou les confondre, sans changer le sens des mots.
Il peut se faire que quelques disciples des vieilles doctrines prétendent que cette opinion a contre elle les décisions des anciens philosophes, nos maîtres, qui ont déclaré, les uns, qu’il faut compter sept voyelles, parce qu’il y a sept sons musicaux, par analogie aux sept sphères célestes: les autres, qu’il n’y a que cinq voyelles, parce qu’il n’y a dans le monde physique que cinq élémens radicaux: d’autres enfin, qu’il faut les réduire à trois, parce qu’il n’y a selon eux que ce nombre dans l’alfabet hébreu, qu’ils disent émané de Dieu même, ou parce que c’est le nombre de la triade divine de Platon, etc., etc. A ceux qui font sérieusement de telles objections nous n’avons rien à répondre, sinon que les opinions et les réputations sont des choses de circonstances, par conséquent variables comme elles: que si Platon, Pythagore, et autres visionnaires, revenaient au monde, leur philosophie serait aujourd’hui très-différente, ou leur considération tomberait nulle. Quant aux prêtres égyptiens et chaldéens, dont ils furent les disciples, il n’est pas étonnant que leur régime monastique décrit par Porphyre[8], en exaltant le genre nerveux à force de jeûnes, de veilles, de solitude, et de méditation, dans un climat ardent, en ait fait des rêveurs hypocondriaques, inspirés (selon le peuple ignorant), et délirans selon la saine médecine; ainsi donc, sans égard à leurs idées mystiques, nous disons que dans l’ordre physique, dans le système mécanique du langage, le nombre des voyelles n’est pas limité; qu’il peut s’étendre selon les habitudes des peuples, selon la finesse de l’ouïe, dont les insulaires des mers du Sud nous ont offert en ces derniers temps des exemples singuliers en leurs idiomes désossés de consonnes.
[8] De Abstinentiâ animalium.