CHAPITRE II.


Recensement de toutes les Voyelles usitées en Europe.

§ Ier.
Origine commune des Alfabets de l’Europe moderne.

On sait que les alfabets de l’Europe moderne ne sont que l’alfabet latin adapté aux idiomes nouveaux qui, après le démembrement de l’empire romain, se formèrent du mélange de la langue du peuple vaincu avec les dialectes scytho-gothiques que parlaient les sauvages vainqueurs venus du Nord. Il fallut du temps pour former ces jargons: lorsqu’enfin ils eurent pris quelque consistance par plus de fixité dans les gouvernemens, les gens d’église et d’administration ne tardèrent pas de vouloir écrire ce qui était parlé. Ces écrivains se trouvèrent embarrassés par des prononciations que le grec et le latin nomment barbares, c’est-à-dire hors de leurs habitudes. Ils remarquèrent des voyelles et des consonnes nouvelles, inconnues à la langue savante: on sentit la nécessité de les peindre par des signes particuliers; mais parce que, dans l’état d’ignorance générale qu’avaient amenée des guerres continues, personne ne possédait les principes d’une science aussi subtile, aussi délicate que celle de la grammaire en ses élémens, les écrivains de chaque nation, la plupart moines, firent sans beaucoup de discernement des comparaisons de sons, des combinaisons de lettres, qui, aujourd’hui soumises à un examen judicieux, ne présentent qu’incohérence et désordre. En outre, comme les peuples furent isolés par un état permanent d’hostilité, la formation de leur alfabet se fit d’après des idées diverses: une même prononciation fut peinte par des lettres différentes, et une même lettre servit à peindre des sons différens. Aujourd’hui que les communications, devenues faciles, ont rendu ces discordances plus saillantes, et, qu’en lisant les mêmes mots, on s’est aperçu que l’on ne s’entendait pas, l’on a commencé de sentir le besoin d’un type uniforme, d’un modèle régulier et commun, auquel on pût rapporter tous les points individuels qui en divergent. C’est en cette intention, et pour arriver à ce premier but, que j’ai dressé le [tableau] suivant de toutes les prononciations qui me sont connues en Europe, rangées en un ordre méthodique nouveau, fondé sur une étude réfléchie des analogies ou des dissemblances.

§ II.
Détail des Voyelles européennes.

Pour rendre intelligible au lecteur les diverses prononciations soit voyelles, soit consonnes, dont je veux lui exposer le tableau, je ne puis employer ni la méthode de ceux qui croient pouvoir fabriquer des automates parlans, à l’imitation de l’automate flûteur de Vaucanson[10], ni la méthode des instituteurs de sourds-muets, qui, comme le médecin Amman, croient pouvoir décrire les voyelles et les consonnes par la position anatomique que prennent les organes de la bouche pour former chacune d’elles. Quiconque étudiera ce sujet avec attention se convaincra que dans l’acte de la parole, la nature agit par des nuances trop fines, trop subtiles, pour être traduite par des moyens si mécaniques. Je n’en connais qu’un seul efficace; c’est d’entendre les prononciations de la bouche même des personnes qui en ont l’habitude: et telle est la délicatesse de la chose en elle-même, que, si cette habitude n’a pas été contractée dès le bas âge, les organes deviennent avec le temps inhabiles, et comme rebelles à les proférer: nous en avons l’exemple dans les Espagnols et les Italiens, pour qui la prononciation de l’u (dans mur, futur), si facile aux Français et aux Turcs, est d’une extrême difficulté: les Français, les Allemands, les Italiens, élèvent la même plainte contre le th anglais, si facile à cette nation, ainsi qu’aux Grecs et aux Espagnols. Les Anglais de leur côté, comme les Français, se récrient sur la dureté apparente du jota espagnol ou ch allemand (dans buch, nacht), etc. Je supposerai donc que mon lecteur est exempt de ces préjugés, et qu’il a la connaissance acquise, ou la possibilité de connaître par consultation auriculaire les voyelles et consonnes que je vais recenser. Je commence par les voyelles.

[10] Un livre récent et digne d’estime, intitulé Éducation physique de l’homme, un volume in-8o, 1815, chez Treuttel, m’indique, à son chapitre IX (où il traite de la parole), un essai de ce genre, fait par Kempeln. Je ne puis le juger, ne sachant pas l’allemand; mais si Kempeln n’a trouvé que douze voyelles en Europe, et si dans les consonnes il juge que p n’est pas la forte de b, selon les citations de M. Friedlander on a lieu de croire qu’il n’est pas dans la route du vrai.

D’après les recherches que j’ai faites sur ce sujet, il me semble que le nombre total des voyelles diverses usitées dans les langues d’Europe ne se monte pas à plus de dix-neuf, y compris les quatre nasales. Voyez le [tableau] des voyelles, à la fin de ce chapitre.