Dans ce tableau, je n’ai point disposé leurs signes, c’est-à-dire les lettres, selon l’usage accoutumé, parce que le mélange des voyelles et des consonnes qui a lieu dans tous nos alfabets est une confusion de choses essentiellement différentes, qui tend à prouver que l’alfabet primitif dont ils dérivent n’a point été une invention systématique, dressée par calcul de principes, et organisée d’un seul et même jet; mais plutôt le résultat progressif d’un premier aperçu, peut-être autant fortuit qu’ingénieux, dont l’auteur se serait hâté de faire l’application pratique, sans prendre le temps, ou sans avoir l’art de bien connaître les élémens philosophiques de sa chose: ce que les anciens nous disent d’un premier alfabet qui n’aurait eu que seize à dix-huit lettres, viendrait à l’appui de mon idée.

J’ai conservé l’A en tête des voyelles, non à raison du droit divin que lui attribuent d’anciens rêveurs scholastiques, qui, ne comprenant rien à l’origine naturelle des choses, ont partout supposé des causes fantastiques, et ont voulu que l’alfabet fût une invention du dieu Thaut ou du dieu Mênou; ni parce que de prétendus physiciens l’ont regardé comme le premier son naturel proféré par l’homme en naissant, comme si les accoucheurs n’attestaient pas que sur vingt enfans nouveau-nés, dix crient en Ê quand dix crient en A; et comme s’il était probable que l’observateur subtil qui le premier s’avisa de peindre les sons, n’eût pas eu des motifs d’intérêt personnel autrement stimulans que la fade curiosité de guetter les enfans à naître, pour savoir comment ils crient. De si puériles raisons prouvent seulement l’enfance du raisonnement dans leurs auteurs; et comme il vaut mieux avouer franchement ce qu’on ignore, que de fausser son jugement par de sottes croyances, nous dirons que personne n’a encore deviné pourquoi la lettre A se trouve en tête de tous les alfabets: et cependant nous lui conservons cette place, ne fût-ce que parce qu’étant le signe d’une voyelle ouverte, elle nous offre le moyen de passer de proche en proche des plus ouvertes aux plus serrées.

Nos grammairiens français sont d’accord que la lettre A, quoique seule de son espèce en notre alfabet, peint réellement deux voyelles bien distinctes l’une de l’autre dans la prononciation: l’une de ces voyelles se trouve dans les mots Paris (ville), ami, attaqua, frappa, patte (d’oiseau), tache (d’huile); on appelle bref cet a, et l’on a tort; car il peut se solfier aussi bien sur une note blanche que sur une double croche. Le nom d’a ouvert ne le qualifie guère mieux, car on peut le faire entendre en ouvrant très-peu la bouche, comme l’avouent les observateurs.

C’est une véritable difficulté que de donner des épithètes aux voyelles, de vouloir les caractériser par la sensation qu’elles causent, ou par leurs moyens de formation. D’autre part, les classer géométriquement, comme a fait le mathématicien anglais John Wallis, qui compte trois labiales, trois dentales, trois palatales, est une erreur aussi manifeste en son prétexte qu’inutile en sa pratique. Ce classement est vrai pour les consonnes, comme nous le verrons, et sans doute c’est ce fait qui a suscité l’idée de Wallis; mais son application aux voyelles est d’autant plus fausse, que plusieurs d’entre elles peuvent se faire entendre les mêmes, quoique l’on ait changé l’ouverture des lèvres et de la bouche, ainsi que l’avoue le médecin Amman[11]. On ne peut donc désigner que par des épithètes de pure convention les diverses voyelles que peint une même lettre, et comme la chose importante est de bien s’entendre, nous proposons d’appeler petit a, ou a clair, l’a prononcé dans les mots Paris, ami, frappa, etc. Nous verrons par la suite le motif et l’utilité de ces noms.

[11] Page 218.

Cet a clair est le plus habituel de la langue italienne et du haut dialecte allemand qui domine en Saxe; il est aussi très-fréquent dans la prononciation anglaise, et cependant il n’a aucun représentant dans l’alfabet de cette langue; car sur la lettre a les Anglais épellent notre e: sur e français ils prononcent i, sur i ils prononcent la diphtongue ai, ce qui est un contre-sens; aussi n’est-il point d’Anglais instruit qui n’avoue que l’alfabet de sa langue est un chaos d’irrégularités: par esprit de justice, j’en dirai autant de l’alfabet français et de son système orthographique; en sorte qu’ici nous avons le phénomène bizarre des deux peuples de l’Europe qui, ayant le plus et le mieux cultivé l’art du langage, ont le système le plus absurde de le peindre. Quels progrès eût donc fait leur littérature, quelle extension eût pris leur langage, si leur système d’orthographe eût eu seulement la demi-perfection de l’orthographe italienne et castillane?

TABLEAU GÉNÉRAL
DES VOYELLES USITÉES EN EUROPE.

NosFIGURE.DÉSIGNATION.EXEMPLES.
EN FRANÇAIS.EN ANGLAIS.EN ALLEMAND.
1aclair, ou bref, petit àParis, patte (d’oiseau), mal.habit, rabbit, sad, mad.alabaster, abend.
2aprofond, ou long, grand ââme, âge, pâte (de farine), mâle, (sexe).fall, call, law, because.aal (anguille), ahl (alêne): surtout dans le bas-allemand.
3oclair, ou bref, petit oodorat, hotte (d’osier), molle (cire), sol.rod, gut, nut, cut, lull.och, oft.
4oprofond, ou long, grand ô.hôte, haute, môle, saule, pôle.road, goat, note, coat, foe, whole.hanover, eroberer, pohle.
5bref, petit ouchou, sou, trou.good, wood.gut; en général u dans le haut-allemand.
6profond, grand voûte, croûte, roue, boue.rule, book, shoe, move.uh, buhle, buhlen.
7clair, gutturalcœur, peur, bonheur.très-rare (se trouve dans Burr.)ö tödten, göthe, stöcke.
8euxprofond, creuxeux, deux, ceux.manque.öh höhe.
9 emuet, fémininborne, gronde, ronde.rul-e, mov-e, prov-ebinde, blatte.
e gothiqueque je me repente.sir, bird, wat-er, mill-er.wass-er, ab-er, hab-en.
10eouvertfête, faîte (de toit), mer, fer.nail, where, fair, bear.ä, älter, läben, bäten.
11ées (sans nom) æ, ēnée, nez.take, make, scale, gate.eh, stehlen, sehen, see.
12émasculinné, répété.red, bed, head.etwas, besser.
13ibref, petit imidi, imité, ici.spirit, hill, still, mill, it.bitte, gift.
14îlong, grand îîle (en mer), la bîle.heat, kneel, steal, meal, eat.ihnen, ihrer.
15ufrançais et turchutte, chutte, nud.manque.ü, über, üben, füchs.
16N
A
S
A
L
E
S
an pan (de mur). anker.
17on son (de voix). onkel.
18in brin (d’herbe), pain, pin, peint.
19un un, chacun.