Face à la page 28.No Ier.

La deuxième voyelle figurée par a se prononce dans les mots français âme, plâtre, gâte, pâte. C’est à tort qu’on l’appelle a long, car il peut se solfier aussi bref que l’autre: l’épithète de a profond ou creux lui convient mieux, parce que réellement il porte cette sensation à l’oreille, et que pour le prononcer la bouche forme une plus grande cavité, surtout vers son fond.

La différence que nous signalons entre à clair et â profond est tellement réelle, que si l’on prononce l’un au lieu de l’autre, le sens des mots en certains cas sera changé: par exemple, lorsqu’on fait entendre à mon oreille (sans que je voie l’écriture) ces deux mots màl faible, je conçois douleur faible: si l’on me fait entendre mâl faible, je conçois un être masculin faible: si l’on dit patte, j’entends patte d’oiseau: si l’on dit pâte, j’entends pâte de farine: si l’on dit tàche, j’entends tache d’huile: si l’on dit tâche, j’entends tâche de travail: bal, j’entends la danse; bâl, j’entends la ville de Basle, etc.

De semblables différences ont lieu en anglais, par exemple, fat signifie gras; fought, qui se prononce fât, signifie combattu: l’orthographe ne fait rien à la chose.

Les grammairiens français qui, dès le temps de François Ier, remarquèrent l’inconvénient de n’avoir qu’un signe pour deux sons, conçurent le dessein d’y remédier: Jacobus Sylvius proposa des accents, et après lui peu à peu s’est introduit l’usage de distinguer a clair par les accens à á, et a profond par l’accent circonflexe (â), ce qui en fait deux lettres réellement différentes.

L’écriture anglaise, qui n’a point admis l’utile expédient des accens[12], laisse sur la lettre a la triple équivoque d’être ou a clair, comme dans rábit (lapin); ou â profond comme dans hâll (salle); ou ée, ez, comme dans make, take (qu’un Français doit dire mée-ke, tée-ke); ou même comme é masculin dans surface, stomach (prononcez sorféce, stomék). Par un autre vice d’alfabet, cette écriture donne deux signes ou lettres à l’indivisible son â dans les mots, law, thaw, raw. L’habitude apprend tout, dit-on, à Londres, comme à Pékin: cela est vrai, mais le travail inutile use les forces et dévore le temps.

[12] Et cependant Wallis dans sa grammaire nous en produit trois, savoir, â, á, ò. Ce sont sans doute les imprimeurs qui, pour la prétendue beauté des planches, les auront fait disparaître.

L’â profond est d’un rare usage chez les Italiens et chez les Allemands du haut dialecte; il est au contraire habituel dans le bas dialecte, qui se parle en Bavière, le long du Rhin, dans le pays de Hambourg, les provinces prussiennes, etc. En France, l’â profond domine dans nos provinces du nord, tandis que à clair domine dans le midi: ce qu’un Normand prononce bâteau, bâron: un Languedocien le prononce báteau, báron; l’observation d’une juste mesure constitue le bon accent, la diction élégante, dont la capitale passe pour être le tribunal et le foyer, encore que le peuple n’y prononce pas correctement.

Deux autres voyelles également distinctes sont représentées par la seule lettre ó. L’une (troisième de mon tableau), est ó, que j’appelle ó clair, petit ó, prononcé dans les mots français dóré, bródé, frótté, et dans les mots anglais nót, clock, top, but, cut, shut, rod. L’analogie de cet ó avec à clair est assez marquée pour que les instituteurs de la langue anglaise conseillent aux Français de prononcer de la gorge un à au lieu d’un ó, dans les mots offer, often, office: il est certain que l’on peut émettre un son qui laisse l’oreille indécise de savoir s’il est à ou bien ó; mais pour sentir cela, et pour l’imiter, il faut l’entendre et le bien écouter.

Ó clair, ou petit ó, est le plus usité, et, pour ainsi dire, le seul de la langue italienne, qui d’ailleurs le prononce long ou bref à volonté. Comme les Français et les Anglais ont l’habitude de le prononcer plus profond, il en résulte dans leur prosodie italienne un vice d’accent, qui décèle toujours leur qualité d’étrangers.