Outre la valeur de son qui appartient aux lettres hébraïques, elles ont eu, dès leur origine, des noms appellatifs transmis d’âge en âge, qui ont été et qui sont encore pour les savans un sujet énigmatique de recherches et de disputes. Ainsi A s’appelle A-LeF; B s’appelle B-aIT; D se nomme D-aLeT, etc.
Nous savons, par autorités raisonnables, que ces noms, introduits dans l’alfabet grec, n’ont point de sens dans cette langue, mais qu’ils en avaient un dans l’idiome des Phéniciens, de qui vint l’alfabet: l’on est d’accord que A-LeF signifie bœuf[156]; B-aIT, maison; G-IMeL, chameau; D-aLeT, porte, etc.; mais l’on n’est pas du tout d’accord sur plusieurs autres lettres. Il paraît qu’au troisième et quatrième siècle de notre ère, on expliquait ces mots bien différemment, comme on le voit dans une citation de l’évêque Eusèbe[157]: son explication est si peu raisonnable, que l’on a droit de penser que, vu la haine rendue aux chrétiens par les Juifs, les rabbins se sont moqués de nos docteurs; d’autre part, il est constant que ces rabbins, livrés à leur esprit d’allégorie, ont supposé à ces mots une profondeur de sens mystique qu’ils n’ont pu avoir; il appartenait à notre âge, où se rajeunissent tant de vieilles rêveries, de voir celles-ci reproduites et amplifiées par des hommes, d’ailleurs doués d’esprit; mais comme l’esprit n’est que la faculté d’apercevoir des rapports, et comme cette faculté peut mener à voir ce qui n’est pas; quelques-uns se sont jetés dans l’imaginaire. Court de Gebelin en a été un premier exemple; un second se trouve dans l’auteur du livre intitulé, la Langue hébraïque restituée, etc., etc., avec une analyse de Sepher, etc., etc., un volume in-4o.
[156] C’est le témoignage positif de Plutarque, Sympos., lib. 9, quest. 2: Alpha dictum quia Phœnices sic bovem appellant.
[157] Prépar. Évang., liv. X, chap. 5. Voyez à la fin de ce volume une note[F3] relative à ce sujet.
Selon cet auteur, «la lettre A est le signe de la puissance et de la stabilité: elle renferme les idées de l’unité et du principe qui la détermine.
«B est le signe paternel et viril, l’image de l’action intérieure et active.
«G, image d’un canal, est le signe organique; celui de l’enveloppement matériel et de toutes les idées dérivant des organes corporels, ou de leur action.
«D, signe de la nature divisible et divisée.
«ω offre l’image du mystère le plus profond, le plus inconcevable; l’image, du nœud qui réunit, ou du point qui sépare le néant et l’être: c’est le signe convertible universel, qui fait passer d’une nature à l’autre; communiquant d’un côté avec le signe des ténèbres, etc.»
J’avoue, pour mon compte, que cette sphère d’idées aériennes est tout-à-fait hors de la portée de mon esprit terrestre: leur motif a pourtant ceci de naturel que, ayant pour base cette supposition rabbinique, que l’alfabet et la langue hébraïques sont le propre et immédiat ouvrage de la puissance divine, qui régit l’univers, et qui, malgré cette grande occupation, a bien voulu descendre à de telles bagatelles, il a bien fallu attribuer à cet ouvrage quelque chose de mystérieux et d’incompréhensible comme elle: mais moi, qui ne sais et ne puis raisonner que par les analogies que l’état présent et connu peut avoir avec l’antécédent inconnu, je vois la chose d’une manière différente, et beaucoup plus simple.