La plupart des langues anciennes qui nous sont connues ont ceci de singulier pour nous autres modernes, que leurs voyelles sont obligatoirement divisées en deux classes, savoir: les longues et les brèves. Les unes et les autres sont de même nature; mais le temps ou la mesure de leur prononciation diffère. Cette différence de la brève à la longue consiste en ce que la voyelle longue veut un temps double de la brève, sans compter un peu plus d’emphase dans l’intonation: ainsi A long prend la mesure de deux A brefs:
Itălĭ-ām fā-tō prŏfŭ-gūs Lā-vīnăquĕ vēnīt
Pareillement pour l’I, pour l’O, pour l’U, etc. Les grammairiens sont d’accord sur ce point.
De ce mécanisme naquit la poésie, qui, bien analysée, n’est autre chose que l’art d’encadrer en certains temps et mesures de la respiration un nombre plus ou moins grand de syllabes comptées, lesquelles, par leurs diverses combinaisons de brèves et de longues, frappent l’oreille d’une sensation de cadence presque musicale qui la flatte.
Cette cadence et ce nombre obligé (numerus) de syllabes comptées, devinrent, dès l’origine, un moyen naturel et sûr de fixer dans la mémoire de l’homme des récits qui autrement se seraient altérés: aussi chez tous les peuples anciens et modernes, voyons-nous la poésie établie avant la prose, et le chant intimement lié au débit du vers scandé.
Les Grecs et les Latins sont pour nous des exemples frappans de ces vérités; il est hors de mon sujet d’examiner pourquoi nos langues modernes, formées des débris confus des leurs, n’ont point conservé cette manière d’être. Ce qui m’intéresse, c’est de dire que l’arabe moderne, dans tous ses dialectes, est resté fidèle à ce principe constitutif de l’arabe ancien. Quiconque a vécu chez les Arabes assez de temps pour habituer son oreille à leur langage, n’a pu manquer de sentir une mesure cadencée frappante, surtout dans ces déclamations de vers que vont faisant par les rues ces aveugles lettrés qui nous retracent les Rapsodes anciens.
La structure du vers arabe est fondée sur la distinction des voyelles longues et des voyelles brèves. Pourquoi n’est-il pas coupé et scandé selon les principes du grec et du latin? Pourquoi observe-t-il des portées de voix bien plus longues, des combinaisons de syllabes moins variées? Cette question appartient à l’observateur physiologiste qui voudra rechercher si l’air brûlant que respire l’homme arabe, comparé à l’air froid qu’a respiré l’homme scythe (auteur du grec), n’a pas établi quelque différence dans le jeu de leur respiration plus ou moins fréquente ou prolongée, et dans la dilatation des poumons plus libres par la vacuité habituelle des intestins. Je me borne à mon sujet, et, me prévalant de l’analogie intime, ou, pour mieux dire, de l’identité des deux idiomes hébreu et arabe, je dis que l’ancien peuple hébreu a eu des voyelles longues et des voyelles brèves, exactement comme ses parens et frères les modernes Arabes: or, puisqu’il est démontré d’une part que, dans l’alfabet arabe, les voyelles Alef, Iod, Ouau, O, aî (ou ê) sont de vraies voyelles longues, nous pouvons assurer qu’il en fut ainsi, qu’il en est ainsi dans l’alfabet hébreu; et puisque, d’autre part, il est démontré que, dans l’idiome arabe actuel subsistant depuis nombre de siècles, il existe une classe de voyelles qui ont la double condition d’être prononcées brèves, et de ne pas être écrites dans le corps des mots et des lignes, il s’ensuit clairement que ce même état de choses a dû avoir et a eu lieu chez les Hébreux[159].
[159] Ceci juge radicalement les prétentions de nos savans d’Europe, qui, sans être sortis, pour ainsi dire, de leur cabinet, et sans avoir de notions pratiques de la prosodie arabe, ont fait des traités sur la poésie hébraïque, laquelle pourtant n’est accessible que par cette voie: je citerai le célèbre docteur Robert Louth, et je demanderai comment il a pu raisonner sur le vers hébreu, quand il a cru que A, ï, ω, étaient des consonnes; quand il a prononcé à l’anglaise les consonnes hébraïques, et tout-à-fait méconnu la valeur des petites voyelles: comment a-t-il osé démentir de savans rabbins anciens, qui, avec saint Jérôme, ont déclaré que l’hébreu n’a point de vers métriques? 800 pages sont employées en extases sur des beautés très-souvent contestables! Quel dommage que ce savant professeur de poésie n’ait pas vécu dix ans chez les sauvages de North-Amérique! il eût trouvé dans leurs harangues, dans leurs chants de combat, dans leurs chansons de mort, des richesses poétiques non moins brillantes; et il eût appris, par une analyse comparée, que là où le langage est pauvre d’idées scientifiques et de termes complexes, il y a, non pas richesse, mais nécessité de style par figures, parce que le type primitif de toutes les idées consiste en objets physiques, lesquels, dans le langage, restent long-temps bruts et en nature avant d’être élaborés, et pour ainsi dire monnoyés, pour une plus rapide circulation.
Ce fait, hors de doute pour le temps présent, est également bien prouvé pour les temps anciens par les nombreux témoignages d’écrivains authentiques; car, lorsque les écrivains grecs ou latins, avant ou après notre ère, nous citent des mots ou des noms hébreux, syriens, phéniciens, arabes, nous y trouvons des voyelles qui aujourd’hui ne sont point tracées dans ces mêmes mots écrits à la manière orientale. Par exemple, l’hébreu actuel nous offre composé de trois consonnes le mot DBR; il est clair que, pour le prononcer, il a fallu des voyelles: eh bien, au quatrième siècle de notre ère, un disciple chrétien de l’école juive[160] a dit: «Si vous prononcez DaBaR, le sens est parole et discours; si vous prononcez DeBeR, c’est peste et destruction; si DaBeR, c’est l’impératif parle ou parlez. De même pour le mot ZCR; si vous dites ZaCaR, c’est mâle; si ZeCeR (ZeKeR), c’est souvenir[161];» (en latin, ce, ci se disent ke, ki.)
[160] Saint Jérôme, Commentaire sur Habacuc, chap. 3, et sur Isaïe, chap. 26.