[161] Il serait facile de multiplier ces exemples: Origène en fournit un grand nombre à la fin du deuxième siècle, dans ce que nous avons de ses fragmens.

Or, puisqu’aujourd’hui nous ne voyons point ces voyelles latines a, e, écrites au corps des mots hébreux, mais seulement tracées dessous, par les signes appelés points-voyelles, il est évident que ces points sont les équivalens de ces voyelles, et que c’est à cette fonction qu’ils doivent leur nom de points-voyelles.

Ici se démontre palpable l’erreur de cette classe de savans qui, comme Masclef et Houbigant[162], veulent que les points-voyelles ne soient pas des voyelles, et qui prétendent que l’on peut s’en passer en attachant aux consonnes, d’une manière invariable, les voyelles qui servent à les appeler dans le canon alfabétique; mais alors comment un même mot pourra-t-il prendre divers sens, comme nous venons de le voir dans les exemples ci-dessus (DaBaR, DeBeR, ZaCaR, etc.)? Cette opinion est trop déraisonnable pour s’y arrêter.

[162] Houbigant, Racines hébraïques, in-8o, 1732, préface, page VII.

Quant à ceux qui veulent qu’il n’y ait pas d’autres voyelles que celles marquées par les points, et qui soutiennent que Alef, Iod, Ouan, Aïn, sont des consonnes[163], je rendrai bientôt encore leur erreur aussi palpable, en en démontrant l’origine comme je l’ai fait pour l’arabe.

[163] Parmi les mémoires de l’Académie des Inscriptions, plusieurs sont faits d’après cette idée: 1o Tome VII, un mémoire de l’abbé Renaudot, sur l’origine des lettres grecques; 2o Tome XIII, un mémoire de Fourmont, sur la ponctuation des Massorètes; 3o Tome XXXVI, mémoire de M. de Guignes, sur les langues orientales, p. 114; 4o même volume, p. 239, mémoire de M. Dupuy, sur les lettres hébraïques. Avec toute l’érudition possible, ces mémoires n’en sont pas moins un tissu de paradoxes et de contradictions.

Maintenant si l’on compare le procédé des Grecs et Latins avec celui des Hébreux et Arabes, quant à la peinture ou écriture des voyelles, l’on y trouvera cette grave différence, que nos Occidentaux ont construit leur alfabet sur le principe que les voyelles quelconques doivent avoir leurs lettres inscrites comme les consonnes, en laissant au lecteur le soin de distinguer les brèves des longues, tandis que les Orientaux n’ont admis de signes ou lettres alfabétiques que pour leurs quatre voyelles longues, en laissant au lecteur l’embarras de suppléer les brèves.

Ce fut cet embarras sans doute qui, lorsque les anciens Grecs adoptèrent l’alfabet phénicien-hébreu, les conduisit à y faire l’importante réforme que je viens d’indiquer, réforme qui, à raison de la clarté qu’elle a produite dans la lecture, a eu des effets plus grands peut-être et plus heureux qu’on ne l’imagine. Pourquoi les Orientaux ont-ils persisté dans leur habitude énigmatique? Ma réponse est: Parce que ce fut une habitude transmise par l’enseignement dès le bas âge. Mais comment et pourquoi l’invention avait-elle établi l’habitude? Je crois en trouver la cause dans la nature de la chose même.

Le premier observateur qui eut l’idée de peindre la parole, ne put manquer de s’apercevoir qu’elle était composée, 1o de sons simples ou voyelles, tels que A, I, Ou, et de sons composés, tels que Bé, Mi, Dé. En décomposant ces derniers, il s’aperçut qu’avant la voyelle, il y avait un être particulier, essentiellement sourd, qu’il dut être fort embarrassé de qualifier; c’est ce que nous nommons consonne, ce que j’ai prouvé n’être que le contact de deux parties solides de la bouche. Notre observateur dut reconnaître que la voyelle se prononce seule, mais que la consonne ne le peut qu’à l’aide d’une voyelle qui la suit: pour la peindre, il aura dit: puisque la prononciation d’une consonne entraîne nécessairement une voyelle, il est inutile de tracer celle-ci, il me suffit de peindre celle-là, l’autre la suivra de force; cela est vrai; et cela a pu être commode dans l’idiome des peuples Phénico-Arabes; car chez eux un mot écrit des mêmes consonnes variait, comme il varie encore, de canton à canton, seulement en voyelle; comme si chez nous vous supposiez les mots charpentier, charrier, charbonnier, prononcés par le peuple cherpentier, cherrier, cherbonnier, et qu’on les écrivît chrpentier, chrrier et chrbonnier. L’on voit que les consonnes en un tel cas sont un simple canevas que chacun remplit selon son dialecte: à nous autres cela semble très-défectueux; mais le pouvoir de l’habitude est si grand qu’il a suffi d’y être plié dès l’enfance pour ne jamais songer à un changement. Ce furent les étrangers qui en eurent l’idée quand cet alfabet vint en Occident; les orientaux en y ayant persisté nous fournissent la preuve qu’il est né chez eux; encore aujourd’hui les Arabes, et leurs dérivés les Turks et Persans, trouvent tout simple d’écrire sans points-voyelles, et de tâtonner pour établir la lecture.

Ainsi firent les anciens Hébreux, du propre aveu des docteurs juifs les plus savans. Il est constant que Moïse écrivit la loi non-seulement sans points-voyelles, mais sans points ni virgules, sans distinction de chapitres ni de versets: il l’écrivit en ces lettres phéniciennes que l’on nomme aujourd’hui samaritaines. Ce fut là le caractère alfabétique national, seul connu, seul usité jusqu’à la captivité de Babylone: l’on est d’accord que jamais il n’a eu de points-voyelles accolés. La déportation presque totale des Juifs au pays de Babylone fut l’époque de deux changemens remarquables.