1o La langue s’altéra par le mélange des étrangers au peuple. 2o Toute la classe lettrée, toute la jeunesse des familles riches et sacerdotales ayant été, par ordre spécial du conquérant, élevée dans les sciences chaldéennes, cette classe, cette génération contractèrent l’habitude de l’alfabet chaldaïque qui est notre hébreu actuel. Cette habitude fit perdre de vue, en peu de temps, l’alfabet national antérieur, ce Phénicien ou Samaritain ci-dessus indiqué. Le prêtre Ezdras parut vers l’an 457 ou 458 avant notre ère, sous le règne d’Artaxercès-Longue-main, roi de Perse; 130 ans s’étaient écoulés depuis la déportation à Babylone; plus de 80 après l’édit de Kyrus, qui renvoya les Juifs chez eux; 63 ou 64 depuis celui de Darius, qui leur permit de rebâtir un temple nouveau; et 2 ou 3 seulement depuis l’apparition et le séjour d’Hérodote en Égypte. Ezdras ayant vu que la portion lettrée de la nation avait délaissé le caractère phénicien, et que les livres de Moïse, et autres, allaient tomber dans l’oubli, ce lévite, savant dans la loi, entreprit une double opération à la fois importante, laborieuse et dispendieuse: il résolut d’en faire la collection, la compilation, et de plus la transcription en caractères chaldéens, ce qui fut une innovation grave; il exécuta ce projet dans un laps de temps qui a exigé plusieurs années; ce n’est pas trop de dire dix ans: or, parce que ce prêtre paraît avoir vécu bien au-delà, il a pu avoir connaissance de l’ouvrage d’Hérodote rendu public vers 444 ou 446 aux jeux olympiques.
Il n’est pas de mon sujet d’examiner jusqu’à quel point Ezdras a pu modifier les livres quelconques qu’il a transcrits, ni quels sont ceux dont on doit le regarder comme auteur réel à titre de compilateur ou rédacteur. Ce sont là des questions de fond; je ne m’occupe ici que de la forme. Sous ce point de vue, l’on doit regarder et l’on regarde son manuscrit comme la base et le modèle de tout ce que nous avons en main, sauf le texte dit Samaritain; mais que devinrent les manuscrits originaux sur lesquels Ezdras fit son travail? de deux choses l’une; ou il les détruisit, ou bien ils restèrent dans la possession du grand-prêtre et des docteurs, dépositaires naturels des archives où ils ont pu être encore consultés.
L’on est d’accord que ce fut le manuscrit d’Ezdras qui, environ 175 ans plus tard, servit à établir la traduction grecque dont Ptolémée Philadelphe, roi d’Égypte, fit la demande au grand-prêtre d’alors[164], laquelle est connue sous le nom de version des septante; d’anciens théologiens, appelés pères de l’Église, ont pour la plupart adopté la fable qu’un Juif, déguisé sous le nom d’Aristéas, a composée sur cette anecdote: mais plusieurs modernes non moins pieux que savans en ont démontré l’invraisemblance et la fausseté[165]. Les probabilités sont que le grand-prêtre transmit la demande au conseil ou sanhédrin des soixante-dix docteurs de la loi, en pied à cette époque; que ce conseil, dont tous les membres ne purent ni ne durent savoir le grec, fit choix de personnes instruites en cette langue, lesquelles durent se distribuer le travail, qui, ensuite accepté et sanctionné par les soixante-dix, fut transmis au roi d’Égypte, revêtu de leur autorisation, et, à ce titre, considéré comme leur ouvrage: naturellement ce manuscrit authentique a dû être la base de tous les manuscrits grecs publiés depuis lors: et cependant il n’est pas probable que les minutes restées à Jérusalem aux mains des auteurs, aient été détruites, puisqu’elles avaient, pour ces auteurs mêmes, une grande valeur pécuniaire et un grand mérite pour tous les Juifs hellénistes qui de jour en jour devinrent plus nombreux. Ces incidens peuvent servir à expliquer beaucoup de questions survenues tant sur la diversité du style de divers livres, que sur les variantes de divers passages et même sur les erreurs des traducteurs grecs, et relativement à la valeur de plusieurs mots hébreux.
[164] Flav. Joseph., Antiquit. Judaïq., lib. 12.
[165] Voyez Bernard de Montfaucon, dans son livre sur les hexaples d’Origènes, in-fol.
Ce qui nous importe le plus ici est de savoir que le manuscrit d’Ezdras fut écrit sans points-voyelles; que les copies qui purent en être faites par les amateurs n’en eurent pas davantage; que dans ces copies, il survint, comme il arrive toujours, quelques fautes, quelques omissions: que les Juifs troublés par les persécutions des rois grecs de Syrie, par les révoltes qui en furent la suite, puis par l’invasion des Romains, et par le régime tyrannique de ces conquérans, qui finalement les détruisirent; que les Juifs, dis-je, dispersés, mêlés aux autres peuples, après avoir perdu d’assez bonne heure la pratique de leur ancienne langue, perdirent aussi la vraie lecture des livres où elle demeura reléguée[166]. Il n’y eut plus que des particuliers studieux qui se livrèrent à ce travail scientifique, difficile pour eux comme l’est pour nous le grec et le latin; or, comme il fallut être riche pour avoir le loisir du temps, et la possession des livres, tous manuscrits dispendieux, le nombre des savans diminua de plus en plus: faute de concurrence, il y eut moins d’émulation; faute d’appréciateurs, il y eut moins de vraie science et plus d’admiration. Quelques rabbins[167] ou docteurs, disséminés en quelques grandes villes isolées par les guerres habituelles et par les distances, devinrent chefs d’opinions diverses sur certains mots et certains passages susceptibles de divers sens. Possesseurs du très-petit nombre de manuscrits existans, ils se permirent d’y faire des notes marginales qui devinrent des autorités. Leurs écoles situées à Jérusalem, à Alexandrie, à Tibériade, à Neharda (en Babylonie) ayant eu des communications tardives, l’on s’aperçut qu’il s’était introduit des dissentimens et du désordre: l’on s’occupa des moyens d’y remédier: une sorte de concile s’établit à Tibériade: il est plus que douteux que ces travaux aient commencé avant les années 400 ou 420 de notre ère; il paraît qu’ils étaient finis avant l’an 510[168]. Vingt ans assidus ont pu y suffire: mais quand on analyse ces travaux, on sent qu’ils ont dû se prolonger pendant un laps de temps bien plus considérable.
[166] Quand Ezdras, 450 ans avant notre ère, fit une lecture solennelle de la loi, il est spécifié que les lévites expliquaient, faisaient comprendre: le savant rabbin Maimonide atteste que, dès-lors et depuis lors, il y eut toujours un interprète d’office (il écrivait vers 1180). Peu avant notre ère, le rabbin Onkelo, et 200 ans plus tard le rabbin Jonathan, ont écrit des interprétations (targumin) qui prouvent qu’ils n’entendaient plus la langue.
[167] Le mot rabb signifie maître, seigneur. Au pluriel rabbim.
[168] Dans l’Alfabet européen, page 117, [ligne 19], on lit 520 par erreur typographique; corrigez 510.
Pour en apprécier l’étendue, il faut se rappeler que, jusqu’au temps d’Ezdras, tout livre hébreu fut écrit sans division de chapitres, ni versets, sans distinction des phrases par points et virgules, enfin sans les voyelles brèves et cachées dont j’ai parlé.