En transcrivant le vieil hébreu phénicien ou samaritain en lettres chaldaïques, Ezdras semble avoir établi la division en chapitres, seulement. L’excédant resta à faire; les rabbins qui, depuis Alexandre, vécurent avec les Grecs et les Romains, forcés d’apprendre l’une ou l’autre langue, ne purent manquer d’en connaître les principes alfabétiques et grammaticaux. Ces principes, différens des leurs, durent leur donner beaucoup à penser; ils voyaient les mots écrits avec une plénitude de voyelles qui ne laissait aucun équivoque; les phrases, coupées par des repos et demi-repos de points et de virgules, leur présentaient la plus grande clarté: ils entreprirent d’appliquer à leur système oriental ces précieux avantages du système occidental: ce fut une idée heureuse et réellement forte, vu la difficulté de son exécution; introduire au corps des mots hébreux toute voyelle prononcée était une innovation contraire aux antiques usages et même aux idées religieuses, qui ne permettaient pas d’altérer ce qu’on appelait la parole de Dieu; néanmoins, on convint d’un double expédient conciliateur qui ne dut être adopté qu’après bien des débats: cet expédient fut 1o d’imaginer et de fixer des signes représentatifs des voyelles; 2o de placer ces signes hors du corps des lignes et des mots, de manière à n’en point troubler l’ordre antique[169]; or, comme ces signes sont en général formés de points diversement combinés, leur système est ce que l’on a appelé points-voyelles.
[169] Quand les mêmes procédés, les mêmes résultats, se trouvent aux septième et huitième siècle de notre ère chez les Arabes musulmans, cette imitation n’est-elle pas une preuve des mêmes raisonnemens? Voyez l’Alfabet européen, [pag. 110], [111] et suiv.
Pour en faire l’application, il fallut procéder à l’examen, à la discussion de 815,280 lettres[170] dont se composent les livres juifs; ce n’est pas tout: en fixant la prononciation de chaque lettre, les docteurs voulurent fixer aussi et peindre les accidens les plus minutieux de la lecture: il y eut des signes pour toutes les inflexions de voix, pour l’élévation ou l’abaissement du ton, pour les soupirs et demi-soupirs, pour l’accent musical, etc. Si l’on considère que chacune des 815,280 lettres ci-dessus dut être un objet spécial de délibération pour chacune de ces combinaisons, et que tout cet ensemble de doctrine n’est qu’une partie de ce que l’on appelle la masore (prononcez maçore), c’est-à-dire la tradition, l’on ne sera plus étonné de la célébrité qu’ont acquise dans le monde érudit les docteurs masorètes, ou traditionnaires.
[170] Prolégomènes de Walton, pag. 46.—Voyez l’extrait[F4] à la fin de ce volume.
De tout ceci résulte-t-il que les Juifs soient parvenus à représenter l’ancienne et vraie prononciation, je ne dis pas du temps de Moïse ou de David, mais seulement du temps d’Ezdras? non assurément. Il est prouvé au contraire qu’à l’ouverture de notre ère, leur langage était un jargon syriaque mêlé de mots grecs, arabes, et même persans[171]; que, dès le temps d’Ezdras, le dialecte babylonien plus cultivé, plus élégant, avait remplacé l’hébreu montagnard et grossier, laissé au bas peuple; que depuis la dispersion des Juifs sous Titus, toute la tradition de la prononciation fut rompue; que le système arrêté à Tibériade fut, comme il arrive en toute assemblée délibérante, une capitulation d’opinions et d’amours-propres; que parmi les mots cités par les premiers écrivains ecclésiastiques, il en est plusieurs qu’aujourd’hui les Juifs lisent différemment; que, même dans la ponctuation des manuscrits, il a existé, il existe encore, de l’aveu de tous les érudits, un nombre considérable de variantes; qu’au milieu du seizième siècle (1530 à 1550), lorsque ce genre d’étude s’introduisit parmi nous, il fut avéré que les anciens manuscrits portaient des points de diverses nuances d’écriture attestant diverses mains et diverses dates[172]; qu’alors, comme aujourd’hui, les synagogues allemandes, portugaises, espagnoles, françaises, asiatiques, etc., n’ont prononcé ni les points ni les lettres de la même manière; que, dans toutes ces synagogues, le manuscrit canonique imitant celui d’Ezdras est toujours écrit sans points-voyelles d’aucune espèce; enfin qu’à la Chine même, où l’on a trouvé des Juifs, égarés de très-ancienne date, ces mêmes faits se sont retrouvés[F5]. Mais c’en est trop sur l’histoire des points-voyelles; il est temps de nous occuper de leur figure et de leur valeur.
[171] Voyez la savante dissertation du professeur Paulus, dans le compte qu’en a rendu M. S. de Sacy; Magasin encyclopédique, année 1805, tom. I.
[172] Il est également avéré que les Buxtorf, sous prétexte de régulariser, ont falsifié les points de plusieurs manuscrits. Voyez Michaëlis, grammaire chaldaïque. Notez bien encore que les deux plus anciens manuscrits connus, celui de Hillel et celui de Ben-ascher, n’ont pas été écrits plus haut que vers l’an 1000 et 1034 de notre ère.
§ VI.
Suite des Points-Voyelles, leur Figure et leur Valeur.
Nos modernes grammaires hébraïques ne comptent plus comme points-voyelles que les quatorze ou seize figures dont je vais bientôt donner le tableau. En cela elles ont raison; mais les précédentes, et celles des Juifs actuels embrassent sous ce nom deux autres classes de signes, qui portent le nom de points grammatiques et points rhétoriques, destinés les uns et les autres à des fonctions nombreuses et diverses.
Les points grammatiques sont divisés en deux sections, et qualifiés les uns de rois, les autres de vizirs. Les points rois sont au nombre de dix-neuf; les points vizirs sont au nombre de onze; les points rhétoriques sont au nombre de quatre: total, trente-quatre variétés; plus les seize que j’ai d’abord indiqués: total, cinquante signes divers[173].