Après Dangeau (en 1706), l’abbé Regnier Desmarets, chargé par l’Académie d’établir une grammaire officielle comme le dictionnaire, n’osa que faiblement suivre la route ouverte par Dangeau: en établissant d’abord six voyelles, il commit la faute de présenter y et i comme différens, lorsque de fait leur son est le même; et dans l’exposé confus, embarrassé, qu’il fit de toute sa doctrine, il décela l’hésitation et le peu de profondeur de la doctrine encore dominante. A ce sujet je ne puis m’empêcher de remarquer que les innovations ne sont jamais le fruit des lumières ou de la sagesse des corporations, mais au contraire celui de la hardiesse des individus, qui, libres dans leur marche, donnent l’essor à leur imagination, et vont à la découverte en tirailleurs: leurs rapports au corps de l’armée donnent matière à délibération: elle serait prompte dans le militaire, elle est plus longue chez les gens de robe. Toute innovation court risque d’y causer un schisme, d’y être une hérésie, et ce n’est qu’avec le temps, qu’entraînée par une minorité croissante, l’inerte majorité, moins par conviction que par imitation, entre et défile dans le sentier de la vérité.
Par suite de controverses qui eurent lieu à l’époque dont nous parlons, quelques grammairiens voulurent compter plus de treize voyelles, en observant que, pour une oreille exercée à la prosodie française, il y avait réellement trois A, trois O, trois EU, etc. Cela est vrai, et l’observation de leurs nuances se fait sentir dans une prononciation élégante. Mais, parce que le sens des mots n’en est pas matériellement changé, j’ai cru inutile de les porter en compte, surtout lorsque les langues étrangères ne m’en ont point fait sentir la nécessité. La science est déjà par elle-même assez subtile, sans la compliquer davantage: je n’aurais même pas établi deux I et deux OU, si l’obligation ne m’en eût été imposée par l’alfabet arabe et par ses analogues, où nous verrons toute l’utilité de cette distinction. D’ailleurs, au moyen des accens français, auxquels nous sommes habitués, j’ai pu la faire sans introduire de nouveaux caractères; que si l’on veut faire entrer en ligne ces deux doublemens, encore qu’ils ne diffèrent que dans leur mesure longue ou brève, l’on n’aura pas plus de quinze voyelles, et au total dix-neuf avec les nasales: je ne crois pas que les langues d’Europe en aient davantage. L’arabe en Asie nous fournira ses trois gutturales qui feront vingt-deux. Le russe en ajoutera peut-être encore une: nous aurions alors vingt-trois signes de voyelles. Supposons vingt-cinq: nous allons voir que toutes les consonnes connues ne passent guère trente-quatre à trente-cinq; nous aurons donc un total de cinquante-huit à soixante lettres, formant un alfabet universel capable de peindre toutes les langues, et de remplir à lui seul les fonctions de plus de trois mille caractères, soit simples, soit syllabiques, dont se composent présentement les divers alfabets. Que de précieux avantages en cette simplicité!
Les Français, épris de leur langue, pourront lui faire un mérite de réunir plus de voyelles qu’aucune autre: les Italiens, les Espagnols pourront s’applaudir de n’en avoir que sept ou huit: ce sont là de ces vanités nationales qui, comme celles des individus, ne se fondent que sur les habitudes et le dédain de ce que l’on ne connaît pas[20]: pour l’esprit qui connaît ou qui étudie, chaque chose a son inconvénient et son mérite: mais on ne peut disconvenir que, relativement à l’alfabet, le nôtre français n’offre aucune compensation pour les vices de toute espèce dont il abonde, ne fût-ce, par exemple, que pour avoir trente-sept ou trente-huit manières d’écrire la seule nasale AN, blanc, quand, quant, ans, ants, ands, am, en, ens, etc. Ce vice n’est guère moindre dans l’alfabet anglais, qui, selon mon calcul, compte cinquante-huit combinaisons de lettres pour peindre dix ou onze voyelles que l’idiome prononce. Je n’ignore pas que quelques grammairiens anglais en veulent compter davantage: la vérité est que, de l’aveu de tous les étrangers, presque aucune voyelle anglaise n’a un caractère décidé, et un son parfaitement semblable aux voyelles du continent. La bouche et le gosier d’un Anglais, comme je l’ai déjà remarqué, prennent pour l’acte de parler une disposition particulière à cette nation: il y a quelque chose de creux dans les sons, et une tendance singulière à les cumuler, c’est-à-dire à former des diphthongues des voyelles multipliées. Les esprits observateurs et judicieux, dont cette nation abonde, ont déjà fait de semblables remarques, et ont proposé des moyens ingénieux de fixer la prononciation en corrigeant l’alfabet: ce sujet est hors de ma sphère. Tout ce que je vois clairement, c’est qu’avec l’écriture anglaise, telle qu’elle est, il est impossible de peindre les langues étrangères malgré le haut intérêt, je ne dis pas scientifique, mais commercial, qui en résulterait pour la nation, sur-tout vis-à-vis des langues asiatiques[21].
[20] Avec cette différence que la vanité de l’individu trouve à chaque instant des contre-poids qui la ramènent vers l’équilibre de la raison, tandis que les vanités accumulées d’une nation s’encouragent électriquement à devenir rebelles et intraitables.
[21] Aussi dans les vocabulaires des langues sauvages que dressent leurs voyageurs, un même mot sera lu de diverses manières par les Anglais même les plus habiles.
CHAPITRE III.
Détail des Consonnes.