L’exemple d’optumus et maxumus n’est pas le seul qui autorise à croire que les Latins aient connu notre U français, quoique en général ils le prononçassent OU. D’abord ils purent le tirer des anciens Grecs, leurs aïeux, chez lesquels le υ semble avoir été ordinairement ou bref, et quelquefois notre u français même. Ensuite les Latins Cisalpins et d’autres étrangers incorporés durent propager cet u, qui leur était familier: à la manière dont les mots uel, uelle, uir, uirtus, uoluit, uoluere, sont encore aujourd’hui prononcés chez les Allemands, les Slavons, les Transylvains, etc. Il y a lieu de croire que les Romains ne prononçaient pas ouel, ouelle, ouir, ouirtous, ouolouit, ouolouere; mais que par euphonie ils employaient soit notre U véritable, soit son analogue le w belge, qui, formé par le rapprochement des deux lèvres, comme pour jouer du fifre, est une prononciation moyenne entre notre U français et notre consonne v. Quintilien dit expressément que dans les mots seruus, vulgus, le premier U est le digamma éolien, lequel ne saurait être que notre v français ou le double W belge. Sans insister sur cette question d’érudition, il me suffit de remarquer que dans tout le midi, en Italie, en Espagne, chez les Arabes d’Afrique et d’Asie, notre U français n’a point lieu; tandis que dans le nord il existe chez les Belges, chez les Hollandais, chez les Allemands du haut dialecte, chez les Turcs, c’est-à-dire chez tous les peuples d’origine gothique et tartare. Néanmoins il faut en excepter les Anglais, qui ne le prononcent point, mais qui, sur son signe U, prononcent rapidement une diphtongue que John Wallis a bien désignée en disant qu’elle ressemble à iu (iou) bref dans le mot espagnol ciudad.
Il est inutile de remarquer que, de toutes nos voyelles, celle-ci fatigue le plus les étrangers qui n’en ont pas l’habitude; elle les jette dans des contre-sens très-incommodes pour eux et pour nous: un Espagnol, un Italien ne disent point mettre son chapeau dessus sa tête, mais dessous sa tête. Cela fait rire le vulgaire; mais cela fait méditer le philosophe sur la puissance physique des habitudes de l’enfance, et sur les difficultés que l’art du langage, maintenant si facile, a dû opposer aux premiers humains qui l’ont inventé.
Après les diverses voyelles que je viens de décrire, je ne vois plus que les quatre nasales an, on, in, un, qui passent mal à propos pour n’exister que dans le français, et qui néanmoins se trouvent dans plusieurs langues de l’Asie et même de l’Europe. Par exemple, les Polonais prononcent on et in comme nous, et les peignent judicieusement par un signe simple ą pour on, et ę pour in. Si les Anglais et les Allemands, n’en ont pas fait une telle distinction, ils ne profèrent pas moins le son, surtout lorsque an, on, in, sont suivis d’une consonne. Par exemple, anker (ancre), ingber (gingembre).
Les grammairiens français ont assez long-temps hésité s’ils admettraient pour voyelles ces quatre prononciations, sans doute par la raison qu’ils les voyaient toujours figurées par plusieurs lettres: mais si, comme il est de fait, les nasales an, on, in, un, sont aussi indivisibles que A, E, O, elles sont aussi réellement des voyelles. Il y a seulement cette circonstance particulière que dans leur peinture, comme dans leur prononciation, la consonne nasale n est toujours prête à se montrer lorsqu’elle est suivie d’une voyelle; tandis qu’elle reste cachée, si elle est suivie d’une consonne. Par exemple, dans les mots un œuf; un animal, la nasale un semble se décomposer en U, qui reste seul, et n, qui se joint à animal, u-nanimal; tandis que dans les mots un bœuf, un cheval, cette même nasale un reste indivisible. La même chose se remarque dans les mots bon ami, etc., l’an passé, etc.
Cette nature mixte vient de ce que le son partagé entre la cavité du nez et celle de la bouche porte à l’oreille une sensation d’un genre que les autres voyelles n’ont pas. Ceci nous mène à faire une remarque qui n’a pas encore été citée, ou du moins développée; savoir, qu’il existe une voyelle purement nasale, ou son émis par le seul canal du nez, la bouche restant parfaitement close: chacun peut s’en convaincre; et dans l’essai que l’on en fait, l’on s’aperçoit qu’il s’y joint une sorte de consonne qui porte à l’oreille une sensation à peu près comme kn. Cette espèce de k est formée par l’application du voile du palais contre l’arrière-bouche; et si cette application est plus faible, il en résulte un g-n. Ces prononciations ne sont représentées par aucune lettre dans les alfabets, et cependant mon oreille croit bien les entendre dans les mots allemands qui finissent en ken, comme saken (ensacher), brocken (émiéter), même un peu dans les mots anglais broken, spoken, etc.
Importante ou non, cette remarque doit tenir sa place dans l’analyse générale des prononciations.
Quant aux nasales on, an, in, un, mon oreille les entend dans les langues turque, persane, même dans l’arabe et dans les échantillons d’indien, malabare et de Bengali, qui ont été à ma portée: elles se trouvent surtout à la fin des mots, comme une sorte de repos à la respiration nonchalante et fatiguée par la chaleur; sous ce rapport elles ont de l’analogie avec l’E muet, qui est le son de repos des hommes du nord: ainsi la nature a fait les premiers frais de ces habitudes, et l’imitation les a implantées. Il est probable que primitivement ces finales on, en, in, un, ne furent point partie intégrante des mots, et qu’elles n’y ont été ajoutées que par la suite; que, par exemple, dans l’ancien allemand, les infinitifs ne se terminaient point par en, comme dans haben, läben, glauben (croire), fragen (s’informer), mais qu’ils se disaient nûment hab, läb, glaub, frag, comme il arrive encore chez les Autrichiens, les Bavarois, etc.
Il appartient aux savans de cette langue de nous donner la solution de cette question dont les rameaux s’étendent jusqu’au sanscrit, qui, de jour en jour, se décèle davantage pour être la souche de tous les idiomes gothiques.
Maintenant si nous résumons toutes les voyelles décrites, nous en trouvons dix-sept, y compris les quatre nasales, par conséquent treize seulement dans l’acception vulgaire: ce nombre treize est celui du grammairien Beauzée, qui, parmi nos modernes, passe pour avoir le mieux étudié cette question (il a écrit en 1767). Néanmoins entre son tableau et le mien, il y a des différences essentielles: Beauzée compte quatre E; mais il veut que dans fer, mer, amer, è soit différent de Ê dans faire, maire, tête, fête, etc. Cela peut se dire strictement parlant, mais la différence consiste plutôt en ce que dans les mots fer, mer, Ê est plus bref que dans les mots faire, maire: aussi les grammairiens antérieurs, tels que Regnier, Dangeau, etc., n’ont-ils point fait cette distinction en citant les mêmes mots pour exemples; et lors même qu’on la ferait, l’on ne pourrait se dispenser d’admettre à plus forte raison le ée que j’ai établi, lequel a une différence bien autrement caractérisée, encore qu’aucun de ces savans n’en ait tenu compte. Je diffère encore de Beauzée, en ce que, comptant comme moi deux eu, il veut les trouver dans les mots jeûneur et jeunesse, qui, selon moi, se ressemblent trop. EU dans jeûneur est bien mon EUX profond; mais dans jeunesse, EU n’est point assez ouvert; il ressemble à peu, feu, etc., et non à EU dans peur, cœur, sœur, qui est très-différent. Du reste, nous admettons deux a, deux o, un ou, un i, un u; mais je blâme et rejette comme inutiles et embrouillés ses classemens de voyelles en constantes ou variables, retentissantes ou graves, labiales, orales, aiguës, etc. Tout cela n’est bon qu’à embarrasser l’esprit. J’en dis autant des dentales et palatales de Wallis, comme s’il y avait des voyelles où les dents et le palais fussent plus particulièrement utiles.
Avant Beauzée, l’abbé Dangeau (en 1695) avait compté aussi treize voyelles, mais il y comprenait les quatre nasales: par conséquent il les bornait à neuf. Ce fut déjà une grande hardiesse à lui de les proposer au corps académique, qui, selon l’habitude des corporations et la pesanteur des masses, se tenait stationnaire dans le vieil usage de ne reconnaître que les cinq voyelles figurées par A, E, I, O, U. L’abbé Dangeau eut le mérite d’établir si clairement ce qui constitue la voyelle, que la majorité des académiciens ne put se refuser à reconnaître pour telles les prétendues diphthongues OU, EU, qui réellement ne sont pas diphthongues, mais digrammes, c’est-à-dire doubles lettres. Du reste, Dangeau ne distingua pas bien les deux A, les deux O, ni les deux EU.