Une treizième voyelle est peinte par I; et se prononce de la même manière chez tous les Européens, avec la seule différence d’être tantôt brève, tantôt longue. Les grammairiens anglais sont les seuls qui aient caractérisé ce double état par deux signes différens. Selon leur orthographe, I bref se trace d’une seule lettre dans les mots spirit, habit, fit, envy, sorry, merry: I long se trace au contraire par deux EE dans need, knee, to see, ou par EA dans the sea, to fear, to beat, qu’un Français doit prononcer nîd, knî, to sî, the sî, to fîr, to bît: je le répète; ces signes multiples, pour un objet simple, sont un vice d’alfabet, comme, par inverse, c’en est un autre de prononcer les deux voyelles AI sur la seule lettre I, ainsi que le pratique l’alfabet anglais.
Quant à une différence réelle entre i bref et î long, on ne peut se dispenser de la reconnaître, puisqu’il en résulte des différences matérielles dans le sens des mots: car si je prononce sick, ce mot pour un Anglais signifiera malade; sîk (seek) signifiera chercher: bit signifiera morceau; bît (beat) signifiera battre: rich signifiera riche; rîch (reach) signifiera portée, capacité: fit signifiera accès; fît (feat) signifiera fête, etc. Comme nous trouverons cette distinction de I bref ou I petit et de I long ou grand I, établie organiquement dans l’arabe et dans ses analogues asiatiques[17], nous croyons devoir en tenir compte dès à présent, affectant i pointé à i bref, et î romain circonflexe à i long.
[17] Elle existe dans le latin.
L’I bref ou long est la voyelle qui laisse le moins de cavité dans la bouche, le moins d’espace entre la langue et le palais; de manière que, en resserrant encore un peu, l’on produit le sifflement des oies, qui est ich allemand, réputé consonne[18]; et si l’on touche tout-à-fait, l’on forme le gué et le ké, consonnes positives, dont l’affinité avec yé et ïé a causé des permutations de mots capables d’embarrasser l’étymologiste qui n’a pas cette clef. C’est par cette affinité que le ianus des Latins est identique au ganes-a indien prononcé guianesa; que le gelas grec est devenu le yellow anglais, guiallo et djallo italien, et jaulne français; que le latin ego, prononcé eguio, a fait eyo, et io, je ou moi; qu’en anglais, le mot indian est prononcé indjén, etc. Enfin, qu’en français le mot trier, dans le peuple, est devenu triquer; triquer le bon du mauvais.
[18] Litera anserina des Latins.
C’est encore à raison de cette affinité que dans l’ancien latin, comme dans le sanscrit, la voyelle i, suivie d’une autre voyelle, usurpe quelquefois le rôle de consonne, sans pourtant le devenir, comme le croient quelques-uns. Écoutons Quintilien: «Il est du devoir du grammairien d’examiner si l’usage n’a pas admis quelques voyelles en fonction de consonnes; car on écrit iam comme tam, quos comme cos[19].»
[19] In vocalibus videre est an aliquas pro consonantibus usus acceperit: quia iam sicut tam scribitur, et quos sicut cos.
Remarquez bien que Quintilien ne dit pas que dans iam, i fût consonne, mais seulement que l’usage lui en donnait la fonction, en prononçant iam d’une seule syllabe comme tam. Certainement I ne saurait changer de nature: étant un son, il ne peut en même temps être un contact; mais dans l’état de rapprochement où le palais et la langue se placent pour former i, la voyelle a s’échappe comme s’il y avait contact vrai, sans changement de position; ce qui n’arriverait pas s’il leur fallait former EA. Ceci peut sembler subtil, parce qu’en ce genre d’explication l’on ne peut rendre par écrit les nuances de la prononciation, mais les faits n’en sont pas moins vrais.
Quand on lit les auteurs latins dans les livres imprimés, on pourrait croire qu’ils eurent nos lettres j et v, parce que maintenant elles se trouvent dans leurs ouvrages; mais la vérité est qu’elles n’existent dans aucun manuscrit ancien, pas même dans les imprimés antérieurs à la fin du seizième siècle: jamais on n’y voit que les lettres i et u. Ce fut vers cette époque que les grammairiens français surtout commencèrent à se plaindre de la confusion de u et i, pris tantôt pour voyelles, tantôt pour consonnes; et ce ne fut que vers et depuis 1600 que s’introduisit l’usage d’allonger l’i en j, d’arrondir l’u en v, pour faire ja et va; ce qui a produit deux lettres nouvelles dans l’alfabet français. Le poëte Corneille a beaucoup contribué à cette innovation, dont le mérite originel remonte à Loys Meygret, qui, profitant des idées de Jacques Dubois, en fit le premier la proposition dans son livre sur l’orthographe, imprimé en 1545.
Une quinzième voyelle est l’u français dans les mots sur, pur, mur etc. Cette voyelle existe aussi dans les langues turque, flamande, hollandaise et dans le haut allemand, où elle est peinte par ü. Elle a même lieu dans le nord de l’Italie, mais elle ne se trouve point chez les Autrichiens, chez les Bavarois et autres riverains du Rhin, qui, au lieu de prononcer pureté, sureté, nud, crud, disent pirté, sirté, neid, creid. Cette substitution d’i à u, qui fait rire le vulgaire, a le mérite de révéler au grammairien pourquoi les anciens latins disent indifféremment optimus ou optumus; maximus et maxumus. Pour peu que l’on se rende compte de l’état de la bouche en ces deux voyelles, on s’aperçoit que le passage est également resserré pour l’une et pour l’autre, et qu’il y a entre elles un terme moyen analogue, que Quintilien a bien senti en citant les exemples que nous venons de rapporter, et en insistant sur la différence de I long dans opimus, qui n’a pas permis cette confusion.