N’est-il pas singulier que chez les Français, où elle est d’un usage fréquent, pas un grammairien, depuis Jacques Dubois (1531), ne l’ait ni comptée ni remarquée? Tous se bornent à reconnaître trois E, savoir: E muet final; É masculin ou fermé; È ouvert, qu’ils frappent de l’accent grave jusque vers 1720, où le circonflexe (Ê) commence à paraître. L’abbé Regnier, organe de l’Académie française en 1706, n’a pas d’autre doctrine. L’abbé Dangeau qui, en 1695, publia des vues neuves et judicieuses sur les voyelles, pense de même, et cite les mots fermeté, netteté, comme contenant les trois E, savoir, È ouvert dans fer, E muet dans me, É masculin dans : la même chose en nètteté, qu’aujourd’hui nous ne prononçons plus de même, mais netteté. Enfin, si Beauzée, qui en 1767 eut le bon esprit de profiter de celui de ses devanciers, nous compte quatre E, c’est parce qu’il veut que l’on distingue È de Ê; ce qui ne peut guère s’admettre vu l’infiniment petite différence de leur prononciation, et vu l’origine des deux accens, dont l’un (ê) n’est réellement que l’è grave mieux marqué, auquel il a succédé. Jacques Dubois est réellement le seul qui compte quatre voyelles distinctes sous la figure E, savoir:

1o é qu’il appelle son plein dans amé;

2o è, son faible dans bonne grace (on voit que c’est E muet);

3o âi ou êi dans maître (c’est notre Ê);

4o Enfin ē, son moyen dans vous aim-ēs (pour aimez).

Voilà notre voyelle E qui n’a point reçu de nom propre, et à laquelle il est embarrassant d’en donner. On ne peut l’appeler E long, puisqu’elle peut se prononcer brève: nous proposons de l’appeler ÉE double, et de la figurer ē dans un alfabet régulier.

Une douzième voyelle est peinte par É que l’on nomme É masculin ou fermé, qui se prononce dans les mots armé, clarté, bonté, etc.

Il existe dans les mots anglais red, rouge; bell, cloche; head, tête; death, mort (prononcez héd; déth);

Dans les mots allemands besser, meilleur; etwas, quelque chose, etc.

Il est le plus habituel dans les langues espagnole et italienne. Pourquoi les Français l’appellent-ils E masculin? Ce doit être parce qu’ils auront remarqué qu’il caractérise ce genre dans une foule de participes: armé, honoré, frappé, brisé, etc. Mais si d’autre part il se montre dans une foule de substantifs féminins, tels que santé, bonté, clarté, etc., que devient son nom? L’épithète de E fermé ne lui convient guère mieux: en quoi l’est-il plus qu’aucune autre prononciation E? Je ne vois de réponse qu’en ce que les participes masculins armé, honoré, frappé, etc., sont clos ou fermés par cet É, sans qu’ils soient suivis de E muet final, qui les rouvrirait pour les rendre féminins. Si l’on trouvait cela une mauvaise raison, je dirais que dans les anciens grammairiens elles sont presque toutes de ce genre.