Les Anglais le prononcent et l’écrivent comme nous dans les mots air, pair, fair, nail, sail, etc., de même que dans les mots where, there, they, etc. (ouêre, thêre, thê): les Italiens le prononcent dans bello, ferro, vero.

Les Allemands le figurent par ä: ainsi lorsqu’ils écrivent bäten (prier), läben (vivre), älter (plus vieux, de alt, vieux), ils le prononcent comme nous ferions bêten, lêben, êlter.

On sent ici l’utilité de distinguer les divers E par des accens ou marques quelconques: avant le règne de François Ier, tous nos E se ressemblaient; en lisant cœur ferme, l’on ne savait si ce n’était pas cœur fermé; esprit informe, pouvait être esprit informé: ce fut le médecin Jacques Dubois qui, instruit dans la langue grecque, proposa des accens du genre de ceux dont Aristophane de Byzance fut, dit-on, le premier inventeur. L’on n’a conservé que l’accent aigu de Dubois sur é; mais on a profité de ses idées pour introduire d’abord l’accent grave, qui se montre dès avant 1600: puis l’accent circonflexe, qui ne date guère que de 1720 à 1730, et dut à l’abbé de Saint-Pierre une grande partie de son crédit.

A l’occasion du grec, j’observe que, selon nos classiques, sa voyelle êta est identique à notre ê français: les Grecs modernes nient cela par la raison qu’ils prononcent i sur êta, et qu’à titre de descendans, ils prétendent mieux représenter les anciens: à ce titre, les paysans d’Italie nous retraceraient les vieux Latins: dans cette hypothèse grecque, ce vers du poète Kratinos, contemporain d’Hérodote:

Comme une brebis qui va criant bê, bê;

devra se lire, qui va criant vi, vi; car nos Grecs actuels prononcent sur le , et s’ils veulent dire B, ils écrivent MP, ce qui est tout-à-fait barbare. Par suite de ceci, les chèvres égyptiennes du roi Psammetichus n’auront point crié bêk, bêk, comme le dit Hérodote[16], mais vik, vik: leur cri a-t-il changé? J’atteste qu’il m’a semblé être encore ou , avec quelque chose de plus à la fin du mot: et du temps de Moïse, les Hébreux l’ont ouï ainsi, puisque, en leur dialecte arabique, le nom de la chèvre est meuz, par imitation de son cri.

[16] Cet auteur nous dit que, pour découvrir quelle langue naturelle parlerait l’homme absolument sauvage, les savans de Psammetichus firent élever deux enfans nouveau-nés par une chèvre, avec défense expresse au berger de jamais parler. Le cri unique des enfans grandis se trouva être bek (sans la finale grecque os); on rechercha le sens de ce mot en diverses langues: il se trouva signifier pain, en langue phrygienne; et les savans d’Égypte furent assez enfans pour ne pas voir qu’il était l’imitation du cri de la chèvre. Quant au sens de ce mot en phrygien, il est curieux de le trouver le même qu’en anglais, où Bèke (bake) signifie boulanger ou cuire du pain. La raison en est que l’ancien anglais dérive du deutche ou mœso-gothique, qui fut la langue des Daces et des Thraces dont les historiens nous disent que le phrygien fut un dialecte. Les Tartares de cette contrée que visita Busbec, vers 1550, parlaient encore ce même langage, puisque, dans le vocabulaire qu’il cite, plus d’un tiers des mots est anglais.

Quant au B, prononcé V, comment se fait-il que les anciens Grecs rendent toujours par cette lettre le B de tous les dialectes arabiques lesquels n’ont point de V: ce serait un utile travail de comparer l’alfabet grec moderne à l’ancien, à dater seulement du temps de l’évêque Eusèbe (320). Un autre travail curieux serait de nous développer cette descendance des Grecs actuels, en déduisant tout ce que les conquêtes des Barbares, tout ce que leurs invasions, leurs incorporations à l’état militaire ont introduit et mêlé de sang étranger, goth, thrace, bulgare, au sang des Hellènes.

Une onzième voyelle est peinte par les composés ée, ez; dans les mots fée, née, nuée, donnée, tombez, chantez, bornez. Les Anglais ont évité ce vice d’orthographe en peignant cette voyelle ée par A seul, dans les mots make, faire; bake, boulanger; snake, serpent; shake, secouer; que nous devons prononcer mée-ke, bée-ke, snée-ke, chée-ke. Mais comme chez eux la lettre A prend d’autres valeurs, il eût été plus convenable d’établir ici un signe spécial, par exemple, æ, qui précisément en anglais vaut ée, comme dans le français et dans la prononciation latine de presque toute l’Europe. La voyelle ée existe en allemand, sous la forme eh: on l’entend dans les mots ehren, honorer; dehnen, tendre; behner, panier.

Je ne la connais pas dans l’italien ni dans l’espagnol.