Que je me repente.....

Le grammairien aura beau nous dire que l’e final de chaque mot est un e muet, notre oreille protestera qu’elle entend distinctement une voyelle sonore, qui tient de eu et de ó, sans être ni l’un ni l’autre; qu’ensuite nous écoutions avec attention les mots allemands wasser (eau), zimmer (fleur), elter (plus âgé), et les mots anglais water (eau), matter (matière), sylver (argent), nous sentirons que tous ces e portent à notre oreille la même sensation que celle des mots français cités, et beaucoup plus forte que celle de l’e muet proprement dit, dans frappe, trompe, etc.

Je viens de dire que dans la prononciation poétique des mots que je me repente, le son e tient de eu et de ó clair; réellement, en remontant à son origine, je crois en trouver la preuve dans une altération que les mots de la langue romane ont subi en passant dans la bouche des Franco-Germains: ce que cette langue romane prononçait bono, rondo, grando, comme on le dit encore en Provence, les Francs le prononcèrent boneo, rondeo, grandeo, en appuyant sur E final, et le prononçant comme dans wasseor, elteor, zimmeor; et si l’on y fait attention, le mot wasser, allemand, prononcé wassre, à la française, en faisant bien sonner l’E final, n’a de différence que dans la position de cet e avant ou après R.

D’après ces remarques, il me semblerait convenable de ne pas donner à l’E muet, lorsqu’il expire, le même signe que lorsqu’il est fortement exprimé; et comme en ce dernier cas je le trouve d’origine gothique ou allemande, je proposerais de lui affecter la figure que lui donne cet alfabet, et que nous avons maintenue dans notre écriture de ronde (l’ε). Nous réserverions au véritable E muet expirant son habituelle figure de E nu.

Je retrouve cet e gothique dans tous les infinitifs allemands finissant en en, comme haben (avoir), leben (vivre), schlafen (dormir), etc.

Je le trouve encore bien caractérisé dans les mots anglais sir, bird, shirt, et même dans la syllabe ure des mots pleasure, measure (prononcez pléjer, méjer), et encore dans la syllabe on des mots bacon, fashion, faction, nation, (prononcez fachen, née-chen, etc.)[15].

[15] A la manière dont j’ai ouï les trois Indiens à Paris prononcer Bermah, je ne doute pas que l’e gothique n’existe dans le Sanscrit et dans plusieurs de ses dérivés, où les Anglais le peignent par w.

Dans notre langue française, le bas-peuple, qui conserve souvent les vieux usages, semble avoir gardé la trace de l’origine romane que j’ai indiquée: dans le midi, vous entendrez les enfans crier ma mērò, mon pērò; vers le nord, ma mēre, mon pēre, et vers la Bretagne et le Maine, ma mēran, mon pēran.

Les anciens grammairiens français, en donnant au véritable e muet le nom de e féminin, semblent avoir eu pour raison que dans les adjectifs il sert souvent à marquer le genre féminin: par exemple, bon, bonne; grand, grande; planté, plantée; frappé, frappée; mais cette prétendue règle subit une foule d’exceptions, comme on le voit dans les adjectifs à deux genres, tels que fidèle, infidèle, parallèle, austère, sévère, et surtout dans les substantifs père, frère, arbre, trouble, etc.

Une dixième voyelle est ê, appelé ouvert, dans les mots français tête, fête, quête, être, prononcé de la même manière sous la forme ai, dans les mots maître, naître, paître, etc.