Ainsi que son analogue â, l’ô profond est assez peu fréquent dans la prononciation italienne et dans le haut-allemand: il domine au contraire dans le bas-allemand. Chez les Français, les habitans du nord le prononcent très-souvent là où ceux du midi prononcent ó clair. Un Normand, un Flamand disent vôtre, nôtre; un Languedocien, un Gascon disent nóttre, vóttre.

Une cinquième voyelle est ou dans les mots français cou, clou, genou, chou (légume). Les Allemands, les Italiens l’écrivent par u seul, et quelquefois aussi les Anglais; par exemple, dans le mot rule, (règle): d’autres fois par oo; dans tool (outil), cook (cuisinier). Chez eux comme chez nous, c’est un vice d’orthographe de donner plusieurs lettres à cette voyelle qui est un son aussi simple que o et que a; car on ne saurait diviser ou en deux.

D’autre part, je dois remarquer que dans les mots français cou, clou, genou, chou, le son n’est pas réellement le même que dans les mots roux, doux, roue, boue: on pourra dire qu’en ces derniers, semble plus long que dans les premiers; cependant si l’on y fait attention, l’on peut prononcer l’un aussi bref ou aussi long que l’autre: le fait est que pour prononcer dans les mots roux, doux, boue, etc., les lèvres s’avancent davantage en se resserrant comme pour faire la moue, tandis que cela n’a pas lieu dans les mots cou, clou, chou. Par la suite nous trouverons la différence de ces deux ou très-marquée, et pour ainsi dire constituée dans les langues orientales; et par cette raison, dès ce moment nous en ferons la distinction, en appelant, óu clair et petit óu, la voyelle des mots cou, clou, etc.; profond, grand , la voyelle des mots doux, roux, qui me semble identique à celle des mots anglais rule, tool, cook.

Une septième voyelle est dans les mots français peur, cœur, bonheur: cette voyelle manque aux Italiens et aux Anglais, et cependant mon oreille croit l’entendre chez ceux-ci dans les mots burr et furr. Elle a lieu chez les Allemands, qui la peignent ö, et qui écriraient notre mot cœur de cette manière (kör): cette voyelle, quoique figurée en français par deux, et quelquefois trois lettres (comme dans les mots cœur, sœur), n’en est pas moins un son aussi simple que a, que o, etc.: je l’appelle clair, ouvert, pour le distinguer du suivant:

Huitième voyelle. Eu dans eux, ceux, Dieux, mieux. On se trompe lorsqu’on croit cette voyelle plus longue que la précédente: elle peut se solfier aussi brève: sa vraie différence est d’être plus profonde, plus creuse. Il suffit, pour s’en convaincre, de bien s’écouter en prononçant: le cœur, et je veux; j’ai peur et je peux: les Allemands prononcent cette voyelle dans stöbern, chasser; tödten, tuer; stöcke, bâton, etc.; ils la peignent à volonté, en ajoutant une h après ö: par exemple, ils écriraient föh, pour feux. Les Anglais et les Italiens n’ont pas cette prononciation.

Entre cet eù clair dans cœur, et eû profond dans feux, toute oreille exercée distingue encore un autre son eu, qui n’est ni l’un ni l’autre: par exemple, dans le mot peu, eu n’est ni comme dans peux, ni comme dans peur. On pourrait à la rigueur dire que cet eu est une autre voyelle, mais je n’insiste pas sur une nouveauté qui serait peu utile. Voyons une huitième voyelle.

La lettre E, commune à toute l’Europe, sert chez les Français à peindre jusqu’à quatre voyelles parfaitement distinctes; savoir: 1o e muet; 2o ê ouvert; 3o é fermé ou masculin; 4o ée ou ez, qui n’a point de nom; nous allons les décrire.

Je classe pour neuvième voyelle l’e, qu’en français on appelle e muet, sans doute parce que, toujours placé à la fin des mots, il peint un son expirant qu’à peine on doit entendre: le mot étant terminé par une consonne, si on la prononçait close, c’est-à-dire sans qu’elle fût suivie d’une voyelle, la bouche resterait fermée, et, dans beaucoup de cas, la consonne ne serait point entendue: par exemple, si des mots frappe, jappe, on ôte l’e final, les lèvres resteront closes sur p: or, parce qu’un mécanisme naturel engage toujours le parleur à faire sentir ce p, en laissant sortir un son léger après lui, les premiers grammairiens ont avec raison trouvé convenable de peindre ce son mourant par un signe qu’aujourd’hui nous appelons e muet. C’est à raison de ce mécanisme naturel que cet e a lieu également chez les Anglais, dans tous les mots terminés en e, par exemple pile, rime, style, etc. Il n’existe pas chez les Italiens, ni chez les Espagnols; mais je le trouve chez les Allemands, jouant comme chez nous un autre rôle où il cesse d’être muet, sans changer de figure, et sans que les grammairiens aient noté sa métamorphose[14].

[14] Je dois excepter Anthoine Oudin, secrétaire-interprète du roi, qui, dans sa grammaire dédiée au comte de Waldeck (1645), outre l’e muet féminin, remarque qu’il y a un autre e, ressemblant à eu, lequel se fait sentir dans les mots me, que, je, ne; Oudin aura dû cette observation à la connaissance qu’il avait de la langue allemande.

En effet, écoutons au théâtre un poëte ou un acteur déclamer avec l’accent convenable ces mots: