La lettre n’a point une même valeur dans toute l’Europe: les Allemands la prononcent , par confusion du fort au faible. Ils disent Fater, au lieu de Vater, etc. S’ils veulent dire notre (du moins ceux du haut dialecte), ils écrivent le signe W, qui a l’inconvénient d’être usité dans l’écriture anglaise avec une valeur très-différente, puisqu’il y figure notre ou français, de manière qu’entre nos trois nations il y a confusion habituelle sur cette lettre w: ce qu’un Anglais écrit water, well, where, un Français le prononce ouater, ouell, ouhere; un Allemand presque vater, vel, vhere. Je dis presque, parce qu’il y a une nuance dont je vais bientôt tenir compte.

L’étroite affinité qui existe entre V et F explique pourquoi, en toute langue, il y a un échange habituel de l’un en l’autre. Dans notre français nous voyons sauf devenir sauve; veuf, devenir veuve; fugitif, fugitive: ici l’échange est du fort au faible; en d’autres cas, c’est du faible au fort, et cela par une disposition particulière à chaque nation: on a remarqué qu’elle domine chez les Allemands, et qu’ils la portent sur toutes les consonnes; s’ils parlent français nous les entendrons dire pon, pour bon; poire, pour boire; tiner, pour dîner; choli, pour joli, foir, pour voir, etc. Les Italiens et les Anglais attestent la même chose à leur égard. D’où vient cette disposition singulière, lorsque l’idiome allemand possède toutes les nuances des consonnes? Serait-ce un défaut d’attention dans l’éducation, lorsque l’éducation et l’attention ne manquent point chez cette nation judicieuse? Serait-ce une roideur naturelle de fibres qui viendrait d’un tempérament robuste? Cette question est digne des physiologistes. Quand je considère que la langue chinoise, formée par un peuple d’abord sauvage, dans le rigoureux climat des provinces du nord, a plutôt les consonnes fortes que les faibles, je suis porté à croire que c’est par l’effet de la seconde raison que j’indique.

L’on a dès long-temps remarqué que certains peuples confondent habituellement le B avec le V. Ce cas a lieu de préférence chez les peuples Vasques ou Basques ou Gascons, de qui un poète latin a dit:

«O fortunatas gentes quibus vivere est bibere.»

Cet abus s’est propagé chez les Espagnols, et il y cause souvent des équivoques. L’on ne sait si de leur bouche le mot rebelado ou revelado, signifie révolté ou révélé. Quant au changement de V en g, qui se remarque dans les deux mots Vasquons et Gascons (car ils y sont synonymes), nous l’expliquerons à l’article du g, et nous ferons voir comment le même mécanisme a produit chez les Russes l’échange de moiégo en moiévo.

Ici vient se placer une prononciation particulière aux Belges, aux Hollandais, et à plusieurs autres tribus des anciens Deutches. Cette prononciation peinte par w, n’est ni notre v français, ni le w anglais: c’est un terme moyen qui tient plutôt de l’U (français): les lèvres sont disposées comme pour souffler dans le fifre; elles sont prêtes à se toucher, mais il n’y a pas contact entier, et le souffle léger, semblable à une aspiration, est la seule circonstance qui puisse lui donner le caractère de consonne plutôt que de voyelle. J’ai déjà indiqué qu’elle me semble avoir existé chez les Latins, et je suis porté à croire, aussi chez les Grecs, surtout de Macédoine et d’Épire, voisins des Deutches (Daces), où elle fut commune. L’emploi de l’upsilon en plusieurs cas conduit à cette idée. Quant à la différence de ce w belge à notre français, elle est telle que si l’on écrit werven, on voudra dire enrôler, tandis que verven ou verwen, signifiera teindre.

La troisième classe ou famille des consonnes provient de la pointe de la langue en contact avec la paroi intérieure des dents incisives supérieures: il en résulte deux nuances, l’une forte, peinte par la lettre T, l’autre faible, peinte par la lettre D. Maintenant je n’ai pas besoin de dire au lecteur pourquoi dans notre langue verd se change en verte; grand homme, se prononce grant homme: la voyelle force, pour ainsi dire, d’appuyer sur la consonne pour la faire sentir.

Une quatrième famille dérive de celle-ci d’une manière assez singulière: ayant disposé la langue pour proférer Da, si l’on fait passer par le nez une forte partie du son, avant de détacher la langue, on profère la consonne Na. Dangeau a le premier fait cette remarque, et il la prouve en observant que si le nez est obstrué, comme dans les rhumes de cerveau, l’on ne peut plus proférer Na, mais seulement Da.

Maintenant dans la syllabe Na, si l’on introduit I, faisant Nia, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue contre le palais, on forme une autre consonne que les Français peignent par gn, comme dans signe, digne, indignation, ignorance: les Italiens de la même manière prononcent degno; les Anglais, par l’inverse ing, comme dans ring, anneau; thing, chose; king, roi; enfin les Espagnols par ñ, qu’ils appellent n avec tildé, c’est-à-dire avec un trait: l’alfabet espagnol a le mérite ici de s’être préservé du défaut des précédens, qui emploient deux ou trois lettres à peindre une seule consonne aussi simple que D et B. Car gn en digne, en degno, en king, etc., est un contact aussi indivisible que les autres consonnes: la lettre espagnole ñ étant commode et connue, il faut la conserver dans l’alfabet général.

Enfin si l’on appuie le milieu de la langue contre le voile du palais, et que l’on fasse passer plus de son par le nez que par la bouche avant de rompre le contact, on formera encore une consonne nasale, inconnue en Europe, mais très-usitée dans l’Inde, et qui, dans les recueils d’alfabets indiens, est désignée sous le nom de nga (voyez Alfabet de l’Encyclopédie, pl. XIX, article Consonnes, figure 5). Pour bien saisir cette consonne, il faut l’entendre, comme j’en eus l’occasion au Kaire, de la part de trois Malabares qui revenaient de Constantinople: elle me frappa dans les mots nganngani-nganan (formule de bonjour). Ces trois consonnes paraissent mériter le nom spécial de nasales.