Une cinquième famille se forme en repliant la pointe de la langue contre le palais, à l’origine de la gencive des dents incisives: de ce contact résulte la consonne La, dont la valeur et le signe sont les mêmes pour toute l’Europe. Cette consonne se change ou se confond quelquefois avec la consonne Na; notre peuple dit Écolomie, pour Économie; canneçon, pour caleçon; ceci indique une analogie de formation entre La et Na, mais il y a cette différence que pour Na, la pointe de la langue serre les dents elles-mêmes, et que pour La, elle se replie, s’élève et s’appuie plus doucement contre les gencives et le palais.
Si dans la syllabe La, on introduit i, faisant Lia, prononcé d’un seul temps, et si l’on serre la langue aplatie contre le palais, on obtient une autre consonne, que les Français peignent par ill, dans les mots fille, famille; les Espagnols par ll, dans les mots llanos, llorar; les Italiens par gli, dans figlia, famiglia; etc. Cette consonne n’a point lieu chez les Anglais et les Allemands qui y substituent notre syllabe ordinaire li.
Dans un alfabet régulier, on pourrait sans choquer les yeux, introduire un L ayant le tildé par-dessous.
Il existe encore une autre consonne appartenant à cette famille, mais dont je ne connais d’exemple que chez les Polonais; c’est ce qu’ils appellent L barré. Pour former cet L, la langue se replie fortement vers le fond du palais, et par ce moyen elle opère une cavité singulière dans la gorge: l’on n’a d’idée de cette prononciation qu’en l’écoutant attentivement, et elle reste difficile à imiter; mais il est facile de classer la lettre[24].
[24] Dans les chansons anglaises, lorsque la voix se repose sur une finale de vers terminée en le, comme dans little, bubble, il m’a semblé que cette prononciation ble et tle avait quelque chose d’analogue à l’l barré.
Cette classe a mérité le nom de linguale.
La langue, à raison de sa souplesse, pouvant se mettre en contact avec les diverses parties de la bouche, parvient aussi à former presque seule une et même deux consonnes que l’on peint par la lettre R, et que je place en sixième classe.
Je dis deux consonnes, parce qu’après avoir écouté avec attention les Anglais prononcer leur R en certains mots, je reste convaincu qu’ils ont deux R bien distincts; l’un celui que prononce toute l’Europe (Ro), dans lequel la pointe de la langue légèrement appuyée contre les gencives supérieures, ne laisse sortir le son qu’en subissant trois ou quatre vibrations très-marquées à l’oreille: on les entend dans les mots je frapperai, je porterai; to trust (confier), the frost (la gelée): dans l’autre R, la langue ne subit point de vibration sensible; mais elle laisse passer avec gêne un son froissé, qui porte à l’oreille la sensation d’un son bègue; par exemple, dans les mots sir (monsieur), fur (fourrure), warm (chaud); quiconque écoutera bien ces mots, s’apercevra que l’R n’y est point vibré à notre manière, et qu’il est réellement un R distinct, un R faible ou doux, dont l’alfabet arménien semble offrir un autre exemple; car les Arméniens comptent deux R aussi, l’un rude, no 28 de leur alfabet, l’autre R doux, no 32.
Cet R faible est une des prononciations auxquelles les Anglais reconnaissent le mieux un étranger: le mot sir, lui seul, est une pierre de touche d’autant plus fine, que l’i n’est pas ce qu’il semble, mais bien cet E gothique tenant de l’o et de l’eu, dont j’ai parlé.
Pour ne pas confondre ces deux lettres, donnons à l’R vulgaire son nom grec Ro, et à l’R anglais son nom national aR.