Entre Ro et La il y a une analogie de mécanisme qui explique pourquoi l’une de ces lettres se change quelquefois en l’autre; par exemple, pourquoi le mot latin prononcé lousciniola, est devenu notre français rossignol: ici entre R et L, il n’y a de différence que les vibrations du bout de la langue: cette classe ou famille est notre sixième.

La septième est celle des deux consonnes dites sifflantes, dans la plupart des langues: elles se forment en rapprochant les deux dentiers, et en appuyant le bout de la langue contre la jointure des incisives hautes et basses: de ce contact et du bruit de l’air sifflant il résulte une consonne douce ou faible, peinte par zed, et une consonne plus ferme, peinte par Sa.

De leur analogie ces deux prononciations sont fréquemment confondues chez les Français et les Allemands, mais en ce sens que la forte S dégénère en la faible Z: on écrit rose, on prononce roze. Il a plu aux imprimeurs d’user de cette licence au point d’écrire hasard, au lieu de hazard, selon l’ancienne et véritable orthographe; de cette manière rien n’est fixé, et les difficultés de lecture se multiplient pour l’étranger. Chez les Allemands, Z n’est pas simple, c’est un composé de DS, d’autant plus vicieux que D, consonne faible, se lie mal à Sa, consonne forte, et que malgré soi on prononce DZ, ou ts; les Italiens sont dans le même cas.

Il est assez singulier qu’en quelques pays on ait la fantaisie de supprimer totalement l’S devenu Z au milieu de certains mots: ainsi dans notre ancienne Bourgogne le peuple dit volontiers mai-on pour maison, ré-on pour raison. A mesure que le langage est plus pratiqué, il tend à ce qu’on appelle s’adoucir, c’est-à-dire que la bouche supprime, ou amincit les consonnes pour prononcer plus coulamment et plus vite.

Si la pointe de la langue s’élève et s’appuie légèrement contre la paroi des dents incisives supérieures, il en résultera deux autres nouvelles consonnes, toujours l’une douce, et l’autre ferme, qui ne sont usitées que par les Anglais en Europe (on pourrait les nommer demi-sifflantes). Ils peignent l’une et l’autre par TH, ce qui est un double défaut; d’abord, parce qu’elles sont l’une et l’autre indivisibles; en second lieu, parce que H se trouve ici sans motif, puisqu’il n’y a pas plus d’aspiration que dans Sa et Zed: enfin parce que dans les mots anglais this, there, those, th est aussi doux que zed, tandis que dans les mots thick, think, with, il est ferme et sec, comme dans Sa. Je dis que les Anglais seuls en Europe ont l’usage entier de ces deux consonnes: cela me semble vrai en ce que les Grecs qui ont le Th dur dans leur thita, et les Espagnols dans leur Ç et dans Zed, n’ont point le Th doux des mots anglais this, those, there.

Nous verrons que l’alfabet arabe contient ces deux lettres, l’une, no 4, nommée ta; l’autre, no 9, nommée zâl: comme elles ont des figures tout-à-fait différentes, il est clair que les auteurs de cet alfabet ont prononcé l’une et l’autre de ces consonnes: aujourd’hui elles ne sont réellement prononcées que chez quelques tribus de Bédouins; et la majeure partie des Arabes leur substitue tantôt le T ou l’S, tantôt le Z ou le D.

Pourquoi le TH dur ou thêta se trouve-t-il une des consonnes les plus répétées dans l’idiome berbère, c’est-à-dire dans la langue des indigènes disséminés sur la côte-nord de l’Afrique, depuis l’Égypte jusqu’à Maroc? Leurs ancêtres en des temps reculés eurent-ils quelque analogie d’origine avec les indigènes d’Arabie, ou tiendraient-ils cette consonne du langage phénicien que répandit la domination de Carthage?

Une neuvième famille est peinte en français par les lettres ja, et par le composite che (sh anglais, sch allemand, etc.), qui donne lieu à plusieurs remarques.

La formation de ces deux consonnes ne laisse pas d’être compliquée; les lèvres y concourent assez peu; les deux dentiers sont rapprochés, la langue ne les touche point par sa pointe, mais bien par ses deux côtés, en se relevant vers son milieu, pour serrer plus ou moins les bords du palais. Si ce contact est ferme, il produit la consonne che, comme dans chercher: s’il est doux, il produit le faible ja, comme dans jamais, jadis; l’une et l’autre se trouvent dans le mot joncher. Plusieurs grammairiens français ont proposé pour ces consonnes l’épithète de chuchotantes: elle peut convenir dans notre langue et dans celle des espagnols qui disent aussi cuchuchear pour chuchoter; mais que signifiera-t-elle pour les Italiens, les Anglais, les Allemands, qui rendent ce mot par sousourrar, to whisp, pispern et flüstern? (Les Latins disaient mussitare): un alfabet général ne peut guère s’accommoder de ces dénominations nationales. Le ja et le che n’ayant point existé chez les Grecs et les Latins, ce fut pour nos grammairiens du moyen âge un embarras de peindre ces prononciations: il se fait sentir dans tous les alfabets d’Europe, par l’incohérence de leurs signes représentatifs. Dans l’Anglais notre ja n’a point de lettre propre, et cependant il est prononcé correctement dans les mots pleasure, measure, équivalens à plejer, mejer; en outre il y est fréquent sous le composé dj, et , gi: par exemple le mot juge est prononcé djodje[25].

[25] Wallis n’a pas bien analysé cette consonne, puisqu’il a cru que se formait de D et de y (faisant dyé), et que se formait de Ty (faisant tyé). L’art n’est pas si facile que l’on pourrait croire.