Chez les Allemands, notre j ne vaut que i: ils disent iong, et non pas jong, de manière qu’ils n’ont réellement point cette consonne. Il en résulte un grand embarras pour leurs voyageurs en Asie, lorsqu’il leur faut écrire les mots persans et turcs où elle se trouve pure, et les mots arabes où elle est en composé, comme dans djebel (montagne), djamil (beau): en ce cas ils emploient les combinaisons dsj, dzj, qui ne font qu’embrouiller: aussi en lisant les relations, d’ailleurs estimables, de Niebuhr et de Seetzen, nous ne comprenons rien à leurs mots géographiques, si l’original n’est à côté.

Chez les Italiens le ja n’existe point simple mais combiné avec le D; ils prononcent djusto, ce qu’ils écrivent giusto: ceci donne lieu à deux remarques: 1o que la lettre g, a le tort de représenter, elle seule, les deux consonnes d et j; 2o que l’i n’est ici qu’une véritable cheville insérée pour empêcher qu’on ne dise gusto, qui signifierait plaisir; par conséquent cet i cesse d’être une lettre, car il ne représente rien: voilà encore un défaut commun dans nos alfabets. Le français en offre l’exemple dans les mots changea, mangea, où l’e ne sert que de plastron entre le g et l’a, pour l’empêcher de faire ga. Le même vice se trouvait ci-devant dans les mots forcea, commencea, avant que l’on eût introduit le ç, qui aujourd’hui fait força, commença, etc.[26].

[26] L’idée de cette cédille paraît encore être due au médecin Jacques Dubois, car il avait proposé de mettre sur le c un s, que l’on a mis dessous (Ç).

Les Espagnols ont bien la lettre j, mais ils la prononcent comme le ch allemand dans buch (livre), ainsi que nous le verrons: ils ne disent ni ja, ni dja, à notre manière.

Notre che français éprouve encore plus de variantes: les Anglais le peignent sh, les Allemands sch; les Polonais sz; les Italiens sci; les Portugais x; les Espagnols ne le prononcent point simple, mais seulement composé de tch. C’est aussi la manière défectueuse dont les Anglais prononcent leur ch.

Les Russes et les Asiatiques ont été plus habiles, ou plus heureux: ils ont tous une lettre appropriée à cette consonne.

Le désordre qui résulte de toutes ces variantes dans nos alfabets européens devrait être un motif suffisant de convenir d’une lettre commune, mais l’habitude y opposera de longs obstacles: heureusement cette habitude n’étant point établie ou affermie relativement aux langues asiatiques, je m’en prévaudrai pour proposer un signe nouveau dans mon projet d’alfabet[27].

[27] Les Polonais ont pour je et pour che, deux modifications particulières, qui en sont comme des diminutifs. Ils prononcent ja et cha en plusieurs cas, avec une sorte de mignardise qui en fait presque deux lettres nouvelles.

Une dixième famille succède à celle-ci par droit d’analogie en sa formation: la langue demeurant dans la position de ja et de che, si au lieu de laisser passer l’air sifflant qui caractérise ces deux consonnes, on colle la langue au palais, ce contact produit deux autres consonnes, l’une forte qui doit s’écrire , et que les Français prononcent dans question, quelqu’un; l’autre douce, que les Français prononcent dans les mots gué, guérison: c’est ce qu’ils appellent le g mouillé. Nous examinerons cette épithète.

Dans la peinture de ces deux consonnes, tous nos alfabets sont remplis d’irrégularités qui, pour être consacrées par l’usage, n’en sont pas moins déraisonnables. Dans tous les syllabaires, on commence par épeler ga, go: mais quand g vient en présence de e et de i, sa valeur change; il devient jé, ji; il passe réellement d’un organe à un autre, puisque ga et ja sont deux diverses positions de la langue: il change même encore devant u; car dans gu, le g est mouillé: pour être conséquent, après avoir dit ga, go, l’on devrait dire gué, gui, et pourtant on ne le serait pas encore; car on convient que dans ga, go, le g est dur, et que dans gué, gui, il est mouillé: pourquoi cette nouvelle inconséquence? Il faut l’avouer; elle a sa cause dans la nature même des organes, qui éprouvent de la difficulté à prononcer sur e et sur i le g comme il l’est sur a et sur o: il faudrait presque dire d’un seul temps gaé ou goé, et cela est difficile, parce que les voyelles é et i comportent un resserrement, un aplatissement de la langue, qui ne s’accommodent point avec la consonne ga, comme nous le verrons.