Ces irrégularités causent beaucoup de peines aux pauvres enfans qui apprennent à lire: la justesse native de leur esprit n’entend rien au commandement qu’on leur fait: pour épeler ga, on leur dit épèle jé plus a, et dis ga; mais, répondent-ils, jé plus a, doit faire ja. Ils ont raison: et le maître a d’autant plus tort qu’ici sa méthode est fausse de toutes manières; car, pour se redresser, s’il épèle comme quelques-uns ga, gué, gui, go, gu, gou, je lui objecte que selon ses propres définitions g est ce qu’il appelle dur dans ga, go, gou; qu’il est mouillé dans gué, gui, gu; tandis que dans g-é, comme on l’épèle, il est le jé d’une autre famille; ces états sont tout-à-fait divers. Maintenant sachons ce que signifient les épithètes de g dur et g mouillé.
Dans le mouillé gu, gué, gui, la langue portée quarrément en avant, forme son contact avec la partie antérieure et moyenne du palais: elle s’y colle à plat.
Au contraire dans le g dur, ga, go, gou, elle se retire quarrément en arrière, et se relevant vers sa racine, elle forme son contact avec le palais à la racine du voile. De là deux sensations de contact, et deux classes de consonnes distinctes à l’oreille; l’une, classe de mouillées, divisée en forte et en faible, savoir gué, si l’on appuie légèrement, et ké, si l’on appuie plus ferme: l’autre classe dure également divisée en consonne faible ga, et en consonne forte ca. L’on n’a peut-être jamais bien remarqué ces différences, mais elles n’en sont pas moins positives: outre celles de la formation, il y a encore cette circonstance que gué et ké sont déclinables régulièrement et commodément sur toutes les voyelles, et forment avec chacune d’elles une syllabe d’un seul temps, comme on peut le voir dans le tableau suivant:
| guia, | gué, | gui, | guio, | guiou, | gu, | guê, etc. |
| kia, | ké, | ki, | kio, | kiou, | ku, | kê. |
Ce n’est pas ma faute si les syllabes guia, guio, guiou, sont composées de plusieurs lettres: c’est la faute de l’alfabet qui n’a point établi le g particulier, qu’ensuite il a fallu spécifier par le nom de mouillé. La syllabe gu, qui pour nous a cette qualité, s’étant trouvée régulière, c’est-à-dire formée d’une seule consonne et voyelle, on lui a emprunté son u, sans lequel les autres lettres dérogeraient et feraient gia, gié, gi: on voit que u n’est ici qu’une cheville: cette observation s’applique au kia, kiou, relativement à l’i.
Dans la classe dure ga et ca il y a cette différence que ces deux consonnes ne se déclinent pas commodément sur toutes les voyelles. L’on dit bien ga, go, gou, ca, co, cou, et même encore gue et que par e muet (digue, brique); mais l’on ne trouve plus la même facilité, comme je l’ai déjà dit, à prononcer ga et ca sur i et sur u: on retombe comme malgré soi dans le mouillé gué, ké, gui, ki: il aurait fallu que dans cet état dur, les lettres ga et ca eussent un signe particulier pour les distinguer de gué et de ké, et encore plus de gé. C’est à quoi j’ai eu égard dans mon alfabet européen asiatique, et par la suite les étymologistes en sentiront toute l’utilité.
Mais d’où viennent ces épithètes bizarres de mouillé, de dur? je crois en apercevoir la raison: les grammairiens français ayant voulu rendre sensible, aux étrangers sur-tout, la différence de L ordinaire (notre La) et de ill ou lle (brille, fille), ils ont trouvé que le meilleur moyen était de citer en exemple un mot où cette dernière se prononçât: ils auraient pu citer famille, failli, taillé, ils ont préféré le mot mouillé, sans doute parce qu’il leur a semblé que dans llé, la langue, en se détachant du palais, se faisait réellement sentir comme mouillée de salive. Ce terme une fois imaginé, l’on s’en est servi pour d’autres états, avec moins de justesse peut-être, mais avec l’utilité d’établir une distinction désirable: et remarquez que dans tous ces états llé, gué, ké, la langue serre le palais, et ne s’en détache qu’en formant nécessairement la voyelle i, qui leur donne un caractère commun; tandis que dans ga, go, ca, co, le contact a quelque chose de rond[28], qui amène comme nécessairement les voyelles ouvertes a, o, et ne revient que par effort sur l’e fermé et sur i; ce mécanisme est si vrai, que je le retrouve dans toutes les langues.
[28] «Quintilien indique positivement cet effet, lorsqu’il dit, page 64, et Q cujus similis effectu specieque, nisi quod paullum a nostris obliquatur, Kappa apud Græcos, etc.»—Et le Q qui ressemble au K grec de valeur et d’espèce, si ce n’est qu’il est plus courbé (ou arrondi) par nos Latins.
J’appelle donc ma dixième classe les deux mouillées gué, ké; et ma classe onzième, les deux dures ga, co, en me proposant de ne jamais confondre leurs signes dans un alfabet général.
J’ai dit que l’alfabet italien, irrégulier comme le nôtre en déclinant ga, gé, gi, prononçait ga, dje, dji, ce qui est vicieux: pour dire gué et gui il a imaginé d’insérer h après g et d’écrire ghé, ghi: mais que fait ici cet h quand il n’y a aucune aspiration, dont il soit le signe?