Dans l’alfabet espagnol, ge, gi, ne fait point gué ou djé, mais il devient la gutturale ch des Allemands et des Écossais, qui est l’Χ grec en certains cas.
Chez les Anglais il y a moins d’irrégularités, puisqu’ils mouillent volontiers le g et le k devant toutes les voyelles: ils disent plutôt guiap que gap, kiâlm que câlm, et ils prononcent guillespie, quoiqu’ils écrivent gillespie.
Les Allemands ont aussi leurs irrégularités, puisqu’à la fin des mots le g devient habituellement gutturale ch, forte ou faible, et que cela même lui arrive en certains dialectes au milieu des mots: par exemple ego est prononcé echo (ejo espagnol). En d’autres dialectes on le prononce à la hollandaise, en lui donnant la valeur du gamma grec, ou grassèyement doux dont nous parlerons. Par exemple geographia: chronologia.
Les irrégularités du g mouillé se retrouvent naturellement dans le ké qui est sa nuance forte. Les Français ne peuvent écrire kia kio qu’en introduisant i; long-temps même ils ont repoussé ce k grec et n’ont voulu le rendre que par qué, sujet à bien des équivoques, car on ne sait quelquefois si quia doit se prononcer cuya ou kia.
Les Italiens emploient ici la même cheville que pour g, et écrivent che, chi, pour ne pas dire tche, tchi sur les syllabes cé, ci: mieux valait adopter le k, écrire ké, ki. Les Allemands qui ont retenu du grec le kappa sont moins embarrassés, mais ils sont encore irréguliers dans leur manière de le syllaber, ca, tsé, tsi, co, etc.
Les Anglais, en mouillant, tantôt c devant a comme dans calm, et même devant e comme dans cape, tantôt en ne le mouillant pas comme dans cook, ou en le prononçant s comme dans sity (city), prennent leur part de toutes ces anomalies.
On peut dire que cette lettre c est une pierre de scandale dans tous les alfabets d’Europe: aucun ne la décline régulièrement, excepté le Polonais qui dit tsa, tse, tsi, tso, tsu, etc. Encore ici se trouve le vice de représenter deux consonnes par une seule lettre.
Chez les Italiens devant e, i, le c devient tché, tchi: chez les Français il se dit sé, si, avec la bizarrerie de redevenir k s’il est suivi d’une consonne, comme dans perfection, etc.
D’où viennent tant de variantes, quand cette lettre c nous vient d’une source commune, le latin? n’a-t-elle pas dû y avoir une valeur fixe, et cette valeur n’a-t-elle pas été celle du kappa grec, selon l’aveu positif des auteurs, et selon la traduction constante des noms latins tels que Cicero, Cæsar, Cincinnatus, Corbulo, qui sont rendus en grec Kikero, Kaisar, Kinkinnatus, Korbulo? enfin selon l’origine de la lettre même; car la série des monumens prouve que jadis le C fut le K lui-même dont les deux traits saillans, attachés d’abord carrément au trait vertical, se sont ensuite arrondis avec lui pour la commodité de l’écriture. Si les Latins, comme il est vrai, le prononcèrent ka, ké, comment les Italiens l’ont-ils altéré en tcha, tché; les Polonais, en tsa, tsé; les Français et les Anglais, en sa, se? Voilà de ces choses que les grammairiens qui se bornent à une ou deux langues ne devinent pas aisément: les voyageurs ont ici un avantage marqué, résultant de comparaisons nombreuses et diversifiées. C’est à ce titre qu’arrivant en Égypte, je fus bientôt frappé d’entendre les Arabes du pays prononcer guemel, guizeh, guebel, tandis que les Arabes nés en Syrie prononçaient djemel, djizeh, djebel: à la vérité les uns et les autres prononçaient kelb, kerim, kebir; mais lorsque je fus chez les Bédouins, ces mots en k devinrent tchelb, tcherim, tchebir (Tshelb, tsherim, tshebir), et partout tche pour ke. J’analysai ces consonnes gué, ké, et je trouvai que réellement elles avaient de l’analogie dans leur formation; que leur différence ne venait que d’un peu plus ou un peu moins d’aplatissement de la langue et de serrement des dentiers: cette cause naturelle me fut confirmée, lorsque de retour en France, je trouvai que dans la Brie le peuple disait habituellement tchetchun m’a tchestchionné pour quelqu’un m’a questionné: j’ai conçu que ce mécanisme devait être général par la raison qu’il était naturel; enfin la Chine même m’en a offert un exemple dans la controverse récente des deux auteurs d’un dictionnaire anglo-chinois et d’un dictionnaire franco-chinois: l’un soutient que le nom du défunt empereur fut Kia-Kinn; l’autre veut que ce soit Tsia-Tsinn, en faisant l’S gras; ils ont tous deux raison, attendu que dans la vaste Chine, telle province prononce sans doute kia ce que telle autre prononce tcha, qui est le tsia gras mentionné. L’on voit que ces permutations ont leur importance dans les étymologies[29].
[29] En Picardie, le chi devient Ki: on dit le kien pour le chien.