Par exemple, nous écrivons Daces, et nous prononçons Dasses, ce que les Grecs et les Romains disaient Dakae ou Dakiae, Dakioi. L’on ne sent point l’analogie; mais prononcez le ké en tché, vous avez Datches, qui devient clairement le Deutches allemand (Deutsch). Nous prononçons Sites (Scythes) ce que les Grecs et les Latins prononçaient Skout, analogue à Skout-um, un bouclier fait de cuir ou de peau, en latin cut-is: or les tentes de ces peuples étaient faites de cuir; leur nom signifiait donc les hommes aux maisons de cuir (en hébreu sokout signifie tente).
La confusion du gué avec djé a les mêmes causes et les mêmes conséquences[30].
[30] L’échange des fortes avec les faibles a pour les étrangers l’inconvénient de dénaturer les mots mêmes: on le voit dans les mots égorger et écorcher.
Que la forte et la faible, c’est-à-dire gué et ké, aient pu se confondre, c’est ce dont nous avons un exemple remarquable dans les deux verbes facere et agere: si vous les prononcez à la française, fassere, agere, fassio, ago, fessi, egi, ils n’offrent point de ressemblance; mais si vous les prononcez selon mes principes, leur identité de son et de sens devient frappante:
| Fakere, | fakio, | feki, | fakiam, | factum, | fakiendo. |
| Aguére, | aguio, | egui, | aguiam, | aktum, | aguiendo. |
L’unique différence consiste en ce qu’étant originairement un même mot grec, il sera arrivé qu’une tribu rude et sauvage l’aura prononcé avec la consonne ferme k, et l’aspiration figurée par F, qui fut le digamma éolien; tandis qu’une tribu policée, amollie, le prononça par la consonne faible gué avec l’aspiration douce, conservée dans le mot grec aguê (αγὴ), et dans le verbe agô.
Chez les Polonais le C n’est devenu tsé qu’en perdant l’intensité qu’il avait en tché; et chez nous Français qui n’aimons pas l’accumulation des consonnes, il s’est encore adouci en perdant t et restant s: enfin par un dernier abus, cet s dégénère en z: avec de telles altérations comment reconnaître les étymologies?
Il nous reste à décrire plusieurs consonnes assez difficiles pour qui n’en a pas l’usage ou l’audition.
D’abord se présentent les deux grasseyemens, l’un ferme et rude assez commun à Paris, très-répandu chez les Provençaux, et constitué consonne réelle chez les Arabes, dans le gaïn, dix-neuvième lettre de leur alfabet; c’est une des prononciations dominantes des Berbères: l’autre grasseyement, doux et faible, est le gamma des Grecs, que la prononciation des Hollandais et de plusieurs Allemands a rappelé à mon oreille dans les mots geographia, geometria. Ces deux consonnes forment notre douzième famille.
Dans le grasseyement dur, le contact se fait entre le voile du palais et le dos de la langue vers sa racine: les deux organes sont disposés comme pour l’acte que nous appelons se gargariser: étant souples l’un et l’autre, leur contact a quelque chose de gras à l’oreille; on peut même dire qu’il n’est pas clos et complet: s’il l’était il formerait la consonne ga.