Dans le grasseyement doux la langue se retire un peu en arrière, et ne forme qu’un demi-contact de son milieu avec le palais près de l’attache du voile: c’est moins un contact qu’un froissement qui a de l’analogie avec le jota espagnol: la différence est que, dans ce dernier, le froissement est plus sec, et pour ainsi dire aspiré: comme la langue se trouve ici presque dans la même position que pour former i, il est arrivé quelquefois que cette voyelle a été changée en gamma et vice versâ: l’ancien grec a dit γέλας (éclat, splendeur), le moderne dit yelas; le Dorien disait γα pour oui, l’Allemand dit ia: et sans beaucoup de peine ego par gamma a pu faire eio.

Le grasseyement dur est considéré, en France, comme un vice de prononciation, parce qu’il est la substitution d’une consonne non avouée à une autre consonne constituée (notre Ro); nos grasseyeurs ne peuvent prononcer cette dernière: chez les Arabes et les Berbères il est indispensable de prononcer l’une et l’autre; car elles se trouvent souvent dans un même mot: l’on ne saurait les confondre sans tout brouiller[31].

[31] Dans le tome XIX des Sciences Médicales, on trouve un article complet sur le grasseyement. L’auteur, médecin savant, n’a pu manquer de bien décrire le mécanisme de cette consonne, ainsi que de l’R, qu’il lui adjoint; mais quant à sa nomenclature, je ne puis être de son avis, lorsqu’il appelle grasseyement cinq manières d’altérer l’R: la première, en lui substituant le vrai grasseyement, gaïn, des Arabes; la deuxième, en disant pour , opeva pour opera; la troisième, en substituant le G dur ou mouillé, et en disant gaison pour raison, et Figago pour Figaro; la quatrième, en prononçant zraison ou zaison, pour raison; enfin la cinquième, en supprimant totalement R, et en disant mou’ir pour mourir, et Pa’is pour Paris. Ce ne sont point là des grasseyemens; ce sont de ces vices de prononciation, dont certains grammairiens arabes comptent jusqu’à douze (y compris le haquetonnement et le bégayement), et dont ils disent que la réunion se trouve dans le langage du peuple de Bairout: c’est beaucoup dire; mais on ne peut nier que les villes maritimes de cette côte, à raison du mélange des étrangers, n’aient une portion de ces défauts.

Les Latins ont habituellement traduit le gamma grec par g: mais l’on ne saurait assurer s’ils lui ont donné les valeurs différentes du g dur ou du mouillé, et même du grasseyement doux. Chez les peuples modernes à qui il manque ces deux consonnes, il est arrivé quelquefois des substitutions bizarres: par exemple, l’l substitué à gaïn: les Italiens des croisades on écrit baldachino, ce que les Arabes prononçaient bagdâdino (notre baldaquin)[32]. Ceci nous avertit que dans un alfabet général il nous faudra une lettre particulière pour gaïn, et une autre pour gamma.

[32] Les Grecs n’ont-ils pas écrit Xaldai, ce que les Phéniciens et les Juifs prononçaient Kachdai, par un chin?

Une treizième famille est celle de deux consonnes inconnues et désagréables aux Français, aux Anglais et aux Italiens: l’une dure est le jota des Espagnols, ch allemand, dans buch, et Χ grec, en certains cas. Pour former cette consonne, la langue et le palais sont presque dans la même position que pour le grasseyement dur, et que pour se préparer à cracher, ayant d’ailleurs la gorge sèche; car humectée, on forme gaïn. Au reste, cela ne se conçoit bien qu’en l’entendant l’exécuter.

Cette consonne jota est usitée dans l’idiome fraternellement conservé par les Bas-Bretons et les Gallois, issus des anciens Keltes: elle a lieu aussi chez les Écossais, les Polonais, les Russes, et encore plus chez les Arabes (lettre septième).

Sa nuance faible est une autre consonne moins répandue, dont l’exemple le plus marqué se trouve dans les mots allemands terminés en ich, tels que ich (moi), iarnovich, metternich: quoique écrite de la même manière que ch, dans buch, nacht, elle en diffère sensiblement, en ce qu’elle se forme vers la partie antérieure du palais, par une position de la langue analogue à celle de la voyelle i: le contact n’est pas clos: il y a seulement un passage d’air sec, un sifflement semblable à celui des oies, ce qui l’a fait nommer par le Latins litera anserina: ce nom a pu s’appliquer aussi à sa nuance forte (ch, jota). Les Grecs modernes, en adoucissant leur X devant e et i, lui donnent souvent la valeur de l’ich allemand.

Les Espagnols n’ont que la nuance dure, qu’ils appellent jota, peinte tantôt par j, tantôt par x, et quelquefois par g, mais seulement devant i, et e. Il serait nécessaire de caractériser ces deux prononciations par deux lettres particulières qui en fissent sentir la distinction.

Une quatorzième et dernière classe est celle des deux aspirations proprement dites, qui observent, d’une manière sensible, la règle générale de forte et de faible.