En procédant d’après cette seconde méthode, je pourrais trancher la difficulté par la seule application des principes généraux dont j’ai démontré l’évidence; mais il m’a paru plus instructif et plus curieux de résoudre le problème par ses propres racines, et de faire connaître au lecteur comment les constructeurs eux-mêmes de l’alfabet arabe ont raisonné en le formant, et comment ils ont donné lieu à un paradoxe qui ne fut point d’abord général, et qui ne l’est devenu que par une position vicieuse de la question. Mes autorités ne seront pas équivoques, puisque je vais les emprunter de M. de Sacy lui-même, qui, dans le volume 50 des Mémoires de l’Académie des Inscriptions, a publié, d’après les écrivains originaux, un travail du plus grand intérêt sur l’histoire de cet alfabet: je vais en rassembler les résultats dans l’ordre que prescrit la clarté de mon sujet.
§ III.
Précis historique de la formation de l’Alfabet Arabe.
«Les meilleurs historiens arabes[45] s’accordent à dire que le caractère d’écriture dont se sert maintenant cette nation, fut inventé seulement vers les premières années du quatrième siècle de l’hégire (vers l’an 940 de notre ère), par le visir Ebn Mokla: que ce fut moins une invention qu’une réforme nécessitée par le désordre que la fantaisie et la négligence des copistes avaient introduit dans le caractère antérieur usité.
[45] Voyez d’abord sa grammaire arabe, page 4, no 5; puis les Mémoires de l’Académie, page 386, tome L.
«Ce caractère antérieur avait pour la première fois été apporté (vers l’an 558 de notre ère) aux pays de la Mekke et de Médine, où personne avant cette époque ne savait écrire. (Par conséquent ni lire).
«Le premier Mekkois qui l’apprit fut un nommé Harb, cousin issu de germain du père de Mohammed (né, comme l’on sait, en 571).
«Ce Harb le tint d’un habitant de Hira, qui, lui-même, l’avait appris à Anbar[46], de deux Arabes[47] de la tribu de Taï, lesquels étaient venus s’y établir.
[46] Deux petites villes sur l’Euphrate.
[47] Appelés, Morâmer et Aslàm.
«D’après les plus anciens monumens arabes, cette écriture première était de forme quarrée, semblable au caractère syrien, dit estranguelo. Or, comme la tribu de Taï, établie dans le désert de Syrie, a toujours eu des rapports commerciaux avec le littoral de ce nom, on a droit de conclure que ce fut réellement l’alfabet syrien, alors usité, qu’apportèrent les deux arabes dans les villes d’Anbar et de Hira. Cette conclusion a d’autant plus de force que le nombre actuel des vingt-huit lettres arabes et leur ordre dans la liste alfabétique, ne sont pas d’une date aussi ancienne, et qu’avant Mohammed les lettres étaient classées selon l’ordre des vingt-deux lettres syriennes.»