(Il faut prouver depuis quand cela? Il faut montrer des manuscrits, des monumens quelconques antérieurs au sixième siècle, qui autorisent une telle assertion. L’auteur lui-même nous apprend ailleurs «Qu’encore aujourd’hui le livre officiel qui sert à la lecture publique dans les synagogues, ne porte aucune de ces figures, et cela par imitation et par respect de l’ancien usage.»)
«Dans ce système d’écriture on ne donne le nom de lettres qu’aux signes représentatifs des articulations: ceux des sons se nomment points-voyelles ou motions. Le premier de ces noms est dû, parmi nous, aux grammairiens hébreux, qui vraisemblablement le tenaient des premiers grammairiens arabes, et vient originairement de ce que les sons, ou du moins une grande partie des sons ne sont représentés que par des points dans l’écriture hébraïque: le second est commun aux grammairiens orientaux en général; et ils ont ainsi nommé les signes des voyelles, parce que l’explosion de la voix ne pourrait avoir lieu malgré les dispositions des parties de l’organe nécessaire pour former les articulations, sans l’émission d’air qui forme le son, et qui meut ou met en jeu les parties de l’organe.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture.»
Ce texte veut plus d’un éclaircissement: l’auteur a dit plus haut que les grammairiens hébreux tenaient le nom de points-voyelles des premiers grammairiens arabes: donc ces Arabes avaient écrit avant ces rabbins hébreux: en ce cas, comment dire que les Arabes ont admis ce système d’écriture, lorsque le mot admettre signifie recevoir ce qui déjà existe, et ce qui se trouve indiqué préexistant dans cette phrase première: «Il est des peuples tels que les Hébreux qui n’écrivent que les consonnes.» Cette indication est d’autant plus formelle, que le nom d’hébreu ne s’entend de ce peuple que dans son ancienne existence nationale: une fois dissous par les Chaldéens, et sur-tout par les Romains, il porte plus particulièrement le nom de Juifs: l’auteur eût dû faire cette distinction, et au contraire son texte est tissu de manière à l’écarter: quand il parle de l’écriture hébraïque, on peut lui demander laquelle, puisqu’il y en a deux, et que la plus véritable est le caractère samaritain qui est sans points-voyelles: tout le monde sait que l’hébreu actuel est le vrai chaldéen, pris à Babylone, qui ne fut admis, ou du moins consacré que par Ezdras: à cette époque, et après elle, on cherche vainement les points-voyelles dans les livres juifs; la plus âpre controverse n’a pu prouver l’existence de leur système mis en pratique, avant l’assemblée des docteurs juifs à Tibériade, au commencement du sixième siècle[43]: et nous verrons ailleurs que M. de Sacy est de cet avis. Continuons son texte.
[43] D’après l’aveu formel d’Elias Levita; voyez les écrits de Louis Capel et du P. Simon, oratorien, contre Buxtorf; voyez aussi les Prolégomènes de la Polyglotte de Walton.
«Les Arabes sont du nombre des peuples qui ont admis ce dernier système d’écriture: toutes leurs lettres sont des consonnes; elles sont au nombre de vingt-huit. Outre cela ils ont pour voyelles trois signes qu’ils appellent d’un nom générique motions.»
Ainsi l’auteur se place au nombre de ceux qui veulent que les lettres A, i, ou, et ain, soient des consonnes: cette thèse sera difficile à soutenir: l’on conçoit qu’elle l’ait été et le soit encore par des savans de cabinet, qui n’expliquant les livres orientaux qu’à la manière algébrique, c’est-à-dire par la seule vue des signes, ne s’occupent point de la valeur prononcée des lettres et qui même la dédaignent comme une chose barbare: mais de la part d’un professeur versé dans la théorie et la pratique, qui a entendu beaucoup d’individus égyptiens, syriens, barbaresques; qui a présidé la commission arabique tenue en 1803, et même dressé l’alfabet harmonique, conforme à mes principes, auxquels alors il adhéra; cette nouvelle assertion serait inconcevable, s’il n’y joignait immédiatement des restrictions qui l’atténuent infiniment, je pourrais dire qui la détruisent. Écoutons-le.
«Il est assez vraisemblable, dit-il, no 5, page 3, que parmi les lettres des Arabes, ainsi que parmi celles des Hébreux, il y en eut autrefois plusieurs qui ont fait au moins dans certains cas les fonctions de voyelles. Cela paraît même certain de l’élif, du waw, et du ya (a, ï, ou), qui, dans le système actuel de l’écriture arabe, semblent faire encore souvent la fonction de voyelle. Le waw et le ya sont même prononcés dans le langage vulgaire, lorsqu’ils se trouvent au commencement d’un mot, comme nos voyelles ou et i (françaises).»
Il y a dans ce texte une incertitude remarquable d’expressions:—Il est assez vraisemblable.—Cela paraît même certain—au moins dans certains cas.—Si cela est certain, pourquoi l’appeler apparent, surtout quand on l’avoue fréquent dans l’usage actuel[44]? En outre que veulent dire ces mots: plusieurs lettres qui ont fait les fonctions de voyelles?—En faisant ces fonctions restent-elles consonnes? peuvent-elles changer de nature à volonté? et si, comme il est de fait, ces lettres, dans l’usage actuel, représentent habituellement des voyelles comme les nôtres, avec ou sans les points postiches, dits motions, où est la preuve qu’elles n’en représentaient pas avant l’invention de ces signes interpolés? Ne peut-on pas dire qu’il y a ici un mélange de deux doctrines? l’une dogmatique, résultant d’autorités anciennes, que l’on ne veut pas enfreindre; l’autre personnelle, résultant de la conviction intime que donne l’examen judicieux des faits.
[44] L’auteur, page 4, à la note, cite Antoine Ab Aquilâ pour quelques exemples de l’i; mais tout l’arabe usuel en est rempli et pour l’a, et pour l’ou, et pour l’aïn.