Ce tableau no V ne figure pas dans le document original de la Bibliothèque de France. Cependant le [tableau no 2] à la page 219, intitulé ALFABET ARABE, TRANSPOSÉ EN CARACTÈRES EUROPÉENS contient sensiblement les mêmes informations.
Les points-voyelles, ou plutôt les motions, selon le terme arabe, sont ceux qui suppléent aux voyelles absentes, ou modifient les voyelles écrites.
Ces deux espèces de points ont-elles été inventées ensemble, ou l’une après l’autre? en quel temps précis leur usage fut-il introduit? L’auteur des mémoires produit à cet égard les opinions de beaucoup d’écrivains musulmans qui ne sont pas d’accord entre eux: les uns, sans preuves, et même contre toutes preuves, raisonnant à la manière de l’école rabbinique, veulent que les deux espèces de points soient aussi antiques que le livre sacré; qu’ils soient partie intégrante de l’ancien système d’écriture qui, sans eux, disent-ils, n’eût pu avoir de clarté, etc. Les autres réfutent cette opinion par des monumens authentiques, qui démontrent la non-existence des points dans les temps anciens, et leur première apparition seulement après le kalife Othman: quant au défaut de clarté, nous ajoutons qu’il a pu, qu’il a dû exister par deux raisons puissantes, l’une fondée sur le génie mystérieux de l’antiquité, l’autre sur la nature de la chose même.
D’une part on ne saurait douter que l’homme ingénieux qui le premier imagina les lettres, et qu’après lui ceux qui fixèrent l’alfabet, n’aient remarqué que la consonne en général ne peut se prononcer sans être suivie d’une voyelle: cette remarque faite, ils ont pu conclure qu’il suffirait de peindre cette consonne pour que nécessairement la voyelle fût appelée: et si, comme on a lieu de le croire, les premiers auteurs de l’alfabet furent des marchands, des navigateurs phéniciens, c’est-à-dire des hommes qui parlaient l’un des nombreux dialectes du vaste idiome arabe, ces hommes qui auront remarqué ce fait encore existant, savoir «que les petites voyelles diffèrent de tribu à tribu, quoique leurs consonnes affixes soient les mêmes;» ces hommes auront jugé convenable de ne tracer que ces dernières, en laissant à chacun le soin de suppléer les voyelles selon son dialecte et son habitude: ainsi, trouvant que le mot prononcé Ka Ta Ba, en Chaldée, se prononçait Ko To Bo, dans le nord de la Syrie, Ké Té Bé en Palestine, sans que le sens fût changé, ils auront jugé superflu, et même embarrassant de tracer les voyelles variables, et ils se seront contenté d’écrire le canevas élémentaire K T B.
D’autre part, une seconde cause d’obscurité, et celle-là préméditée, a dû être l’esprit mystérieux des anciens savans qui, surtout chez les peuples d’Asie, s’étant organisés en castes héréditaires, n’acquirent leur immense pouvoir politique et sacerdotal que par le monopole de toute science: le système hiéroglyphique servit bien leur jalousie par son vague et par ses équivoques; ils durent s’opposer à l’introduction du système alfabétique; mais, lorsqu’une fois ils l’eurent admis, ils durent conserver les difficultés nécessaires à en repousser le vulgaire: il convint au génie des prêtres de rendre les livres difficiles et mystérieux; et lorsqu’ensuite des novateurs posèrent en dogme le besoin de lire correctement la parole de Dieu, cela devint le germe, le signal d’une révolution dans tout le système théocratique. Aussi une partie même des dévots musulmans blâma-t-elle les moyens de rendre la lecture trop facile et trop populaire: tant il est vrai que le monopole de la science et du pouvoir est le virus moral de l’espèce. Revenons à notre narration.
Le savant auteur du mémoire observe[50] que selon d’autres narrateurs, Othman fut le premier qui fit apposer non les motions, mais seulement les points diacritiques; on objecte à ceux-ci que ni le manuscrit original de ce kalife, ni ses premières copies, jusqu’à la mort des compagnons du prophète, ne furent marqués de ces points; et l’on ajoute qu’à leurs premières apparitions, il ne fut permis de les peindre qu’en couleur rouge ou bleue, pour les distinguer du texte sacré: il paraît que dans le principe, les points quelconques ne furent apposés qu’en certains passages, susceptibles de controverse ou de méprise.
[50] Mémoire cité, page 318.
Selon une troisième opinion, la première opposition régulière et systématique aurait été faite quarante années après Othman, par Abou’l Asouad-el-Douli, sur l’ordre du kalife Abd-el-Melek, fils de Mérouan; mais d’après les circonstances que l’on récite, le système ne fut pas encore complet, et le plus grand nombre des auteurs qui se montrent les mieux informés s’accorde à reconnaître que ce fut le grammairien K’alil, qui enfin, vers l’an 770, organisa de toutes pièces l’édifice orthographique aujourd’hui subsistant.
L’un des narrateurs arabes (el Mobarred), s’exprime à cet égard d’une manière très-remarquable; il dit[51]:
[51] Mémoire cité, page 369.