«Les figures des voyelles qui se voient aujourd’hui dans les alcorans sont de l’invention de Khalil: ces figures sont prises de celles des lettres: le domma n’est autre chose qu’un petit ou, que Khalil plaça au-dessus de la lettre: le kesrah est un petit ï, posé au-dessous de la lettre, et le fat’ha est un elif placé horizontalement au-dessus de la lettre.»
Je prie le lecteur de bien noter ces phrases: les figures des motions sont prises de celles des lettres (a, i, ou); c’est-à-dire de ces grandes voyelles, de ces voyelles constitutives de l’alfabet dès son origine phénicienne: ce fait seul résout toute la question.
Nous voyons que K’alil fut l’organisateur définitif de l’alfabet arabe; mais ce que l’on cite du travail antérieur d’Abou’l Asouad-el-Douli indique que celui-ci avait eu l’idée première des motions; l’un des narrateurs nous dit que ce grammairien, sollicité par Ziad, d’orthographier le Qôran, pour l’usage des Persans convertis, exigea qu’il lui fût fourni un copiste auquel il prescrivit l’ordre suivant[52]:
[52] Mémoire cité, page 325.
«Quand j’ouvrirai la bouche, mets un point sur la lettre;
«Quand je serrerai la bouche, mets un point devant la lettre;
«Quand je briserai la bouche, mets un point sous la lettre.»
Or voilà exactement le nom et la définition des trois motions arabes subsistantes, fat’ha (ouverture), domma (serrement), kesra (brisement): et si K’alil ne leur a point conservé la forme de points, mais bien la figure diminutive des grandes voyelles, on devine qu’il a eu pour motif d’éviter la confusion que l’on en aurait faite avec les points diacritiques.
Maintenant, si nous considérons d’une part, que les musulmans, à l’époque de 680, voulant peindre les voyelles occultes, employèrent d’abord de simples points, et d’autre part, que vers l’an 510, c’est-à-dire un siècle et demi auparavant, les rabbins juifs[53], dans leur concile de Tibériade, avaient discuté et fixé définitivement le système de leurs points-voyelles, n’avons-nous pas lieu de croire qu’ici les grammairiens arabes empruntèrent quelque chose des Juifs? surtout quand nous savons que plusieurs de ceux-ci devinrent partisans de l’islamisme. Bien des questions curieuses pourraient se présenter ici: par exemple, jusqu’où s’étend l’analogie entre l’un et l’autre système orthographique arabe et juif? ce dernier, réellement antérieur à l’autre, fut-il improvisé à Tibériade, ou fut-il seulement le résumé de beaucoup de tentatives partielles et successives, faites depuis long-temps, ainsi que l’indique avec candeur le rabbin Elias Levita? Les Juifs d’Asie qui connurent la langue grecque depuis les Ptolémées, ne durent-ils pas puiser, dans l’examen de son alfabet, des idées de comparaison qui leur auront fait sentir les imperfections et les besoins du leur? L’analogie entre leurs cinq voyelles principales et les voyelles grecques ou latines n’est-elle pas marquée? D’autre part, quand nous voyons la langue grecque régner en Syrie depuis le Macédonien Alexandre; quand nous calculons la nécessité où se trouvèrent les premiers chrétiens parlant syriaque, de comprendre et de traduire avec précision les livres saints, écrits dans les deux langues; enfin quand ces chrétiens syriens nous présentent aussi un système de points-voyelles à eux particulier, n’est-ce pas un autre problème de savoir comment ce système s’est formé; pourquoi l’on y trouve une branche de points-voyelles véritables, et une autre branche de trois lettres diminutives, évidemment tirées du grec, et formant motion, comme les arabes; enfin quels rapports de construction et d’origine peuvent avoir le système des Juifs et celui des Arabes? Ces recherches, en ce moment, me conduiraient trop loin; je dois me hâter de revenir à mon sujet.
[53] Connus sous le nom spécial de masorètes, c’est-à-dire, traditionnaires, dépositaires des traditions, chose si casuelle par elle-même, que, pour lui donner crédit, il a toujours fallu commencer par en faire un dogme hors de discussion.