Après le premier essai d’Abou’l Asouad-el-Douli, de nombreux incidens ayant fait sentir l’insuffisance de sa méthode, et le besoin d’un système plus étendu, le mérite et l’art du grammairien K’alil furent de profiter de l’état des choses et de la préparation des esprits pour construire l’édifice qu’adoptèrent ses compatriotes, et que je vais analyser.
§ V.
Système du grammairien K’alîl.
Nous avons vu que dans l’écriture arabe le premier besoin senti fut de distinguer les lettres trop ressemblantes: ce besoin fut rempli par l’admission de ce qu’on appelle les points diacritiques, qui, posés dessus ou dessous la lettre, lui donnent une valeur différente: c’est par ce moyen que les lettres ɦ, χ, ɠ, diffèrent l’une de l’autre, ainsi que les lettres sâd et dâd, tâ et zâ, i et n, r et z, etc.
Le second besoin qui ensuite frappa le plus vivement fut de rendre visibles les petites voyelles, qui, quoique non écrites, devaient se prononcer après les consonnes. Par exemple, l’écriture n’offrant que les consonnes k t b, il s’agissait d’indiquer si l’on dirait ka ta ba, ou ko to b, ou ke t b, ou ka tta b, ou ka tte b, etc., tous mots ayant des sens différens. Ici le moyen adopté par K’alîl fut, comme nous l’avons vu, de réduire à l’état de miniature les trois grandes lettres a, i, ou, et de placer ces nouvelles figures là où il convenait: l’on nous avoue que ces figures sont des voyelles; mais puisqu’elles ne sont que le diminutif d’a, i, ou, il s’ensuit évidemment qu’Abou’l Asouad et K’alîl les ont considérées comme étant de même nature, également voyelles, avec cette seule différence, que les trois grandes avaient un son plus long, plus marqué; et les petites, un son plus bref, exactement comme dans les vers grecs et latins où l’a, l’i, et l’ou, tantôt brefs, tantôt longs, causent cette cadence harmonieuse qui, par le même motif, existe éminemment dans la langue arabe.
Les noms donnés aux trois petites figures sont eux-mêmes la preuve de l’identité de leur son avec les trois grandes lettres; car fat’ha (ouverture), est la définition générale de l’a, selon tous les grammairiens; domma, ou serrement, est l’état où ils disent que sont les lèvres pour produire ou et u; kesra, ou brisement, a signifié pour l’auteur arabe l’écartement des lèvres à leur commissure pour prononcer les lettres i et e.
Le nom de motion ou mouvement, appliqué à ces signes, n’est pas d’un choix très-heureux; néanmoins il nous montre que les Arabes regardèrent la consonne comme un empêchement, comme un verrou, mis sur la voix qui ne prenait son issue et son mouvement que lorsqu’il était levé: il y a bien quelque chose de cela, mais l’expression est trop vague pour mériter approbation, surtout quand le nombre des voyelles, en arabe, n’est pas restreint aux trois motions, quoi qu’en aient dit leurs grammairiens et les nôtres; et qu’au contraire ce nombre s’étend à six ou sept autres sons parfaitement distincts, ainsi que nous allons le prouver, tant par l’examen de l’état actuel, que par l’analyse des combinaisons qu’inventa K’alîl, pour exprimer ces variétés encore subsistantes.
Il est de fait incontestable que l’oreille de tout Européen attentif distingue dans l’idiome arabe bien prononcé une diversité considérable de voyelles: tous les voyageurs rendent ce témoignage: l’auteur de la grammaire que nous suivons, n’en disconvient pas lui-même, quand il dit, page 3:
«Dans le système actuel de prononciation, les lettres elif, ié et wau semblent faire (font) souvent fonction de voyelles: que wau et yé sont même prononcés dans le langage vulgaire au commencement du mot, comme nos propres voyelles i et ou; que l’on en pourrait dire autant du hê, qui souvent répond à notre a et à notre é; et encore du ha, qui fait entendre avant lui un ê très-marqué; que ain aussi semble prendre le son d’une voyelle, et le plus ordinairement de la voyelle a, etc.»
Cet état de choses fut reconnu vrai, et fut sanctionné par la commission arabique de 1803: le tableau qu’elle dressa à cette époque, porte au-delà de quatorze le nombre des voyelles distinctes chez les Arabes[54].
[54] Je n’en avais marqué que douze dans mon travail de 1795.