Nº V.

Pag. 230.—Je ne concilie pas cette présentation avec celle du chapitre suivant, qui est le XVII.

Pour mettre le lecteur plus en état de prononcer lui-même à cet égard, nous lui soumettons la substance fidèle de ce chapitre 17, un peu trop long pour être cité mot à mot.—Il débute par mettre en présence les deux armées et camps des Philistins et des Hébreux sans avoir dit un mot des causes ni des antécédents de cette guerre, ce qui déjà indique qu'il n'est pas la suite positive du chapitre 16, qui finit par le récit de la première présentation.

«Un Philistin de taille gigantesque, né bâtard, et nommé Goliath, s'avance entre les deux camps, et défie au combat le plus vaillant des Juifs. (Le narrateur décrit d'une manière instructive et curieuse les détails de son armure.) Pendant quarante jours, soir et matin, Goliath recommence son défi en posant pour condition que les compatriotes du vaincu deviendront les esclaves des compatriotes du vainqueur. Les Hébreux restent stupéfiés de frayeur; or, un homme de Bethléem avait huit enfants dont trois étaient au camp, et David, le plus jeune, allait et venait de la maison au camp leur porter des vivres: et un matin qu'il en apportait, il vit Goliath, le géant, qui, à son ordinaire, défiait les Hébreux. Il s'informa de ce que cela signifiait, et un Hébreu lui dit: Vous voyez cet homme qui insulte Israël; si quelqu'un peut le vaincre, le roi l'enrichira, il lui donnera sa fille, il affranchira la maison de son père, et la rendra libre (les Hébreux étaient donc serfs). Et le frère aîné de David l'entendant parler lui dit: Que fais-tu ici? et pourquoi as-tu quitté ce peu de troupeaux que nous avons? Je connais ton orgueil et la malice de ton cœur.» (Ces derniers mots semblent faire allusion aux prétentions que l'onction royale aurait déja données à David.) «Tu viens voir le combat, retourne à la maison. Et David alla d'un autre côté, continuant de questionner les uns et les autres, tellement que ses discours parvinrent aux oreilles du roi: et il fut conduit devant Saül, à qui il dit avec assurance qu'il combattrait le géant, et qu'il le vaincrait. Saül lui fit essayer les armes d'usage, savoir la cuirasse, le casque, le bouclier; David dit que tout cela le gênait, et qu'il ne voulait que sa fronde, son bâton et cinq pierres polies qu'il choisit dans le torrent: ainsi armé, il s'avance vers le géant: entre eux deux se passe un dialogue selon les mœurs du temps, dans le style des guerriers d'Homère. David prend son temps, et de sa fronde lance une pierre qui frappe le Philistin au front et le renverse à terre (le texte dit qu'elle entra dans le front; cela ne se conçoit pas; une petite pierre a eu trop peu de poids pour cet effet; une grosse pierre a eu trop de volume); il se précipite sur le géant vaincu, saisit son épée (ou plutôt son coutelas), et lui coupe la tête qu'il apporta à Jérusalem, et il mit les armes du Philistin dans le Tabernacle.» (Cette mention de Jérusalem est étonnante; le tabernacle n'y fut posé que dans la suite par David même.) L'historien continue et dit, «qu'au moment où David marcha contre le Philistin, Saül dit du chef de sa garde, Abner, de qui est fils ce jeune homme (nar)? Abner répond: Sur ma vie je l'ignore. Demandez-le-lui, dit le roi; et quand David revint, Abner le prit et le mena au roi, tenant la tête du géant; et Saül lui dit: De qui es-tu fils?—D'Isaï de Bethléem, répondit David; et de ce moment le cœur de Jonathas, fils de Saül, s'attacha à David, et il ne cessa de l'aimer. Or, Saül, ce jour-là, prit David à son service et il ne le laissa plus retourner chez son père» (ceci diffère entièrement du chap. 16, où Saül envoie prendre David chez son père); «et il lui donna un commandement, puis diverses entreprises périlleuses, où David réussit toujours: or, quand Saül, de retour de cette expédition (qui avait fini par une déroute complète des Philistins), passa dans les villes et villages des Hébreux, les femmes et les filles sortirent au-devant de lui, chantant: Saül en a tué mille, David en a tué dix mille; et Saül blessé de ce chant, dit en lui-même: Ils m'en donnent mille, ils lui en donnent dix mille; bientôt ils lui donneront le royaume, et dès lors il voulut le perdre.—Et un jour qu'il fut saisi du malin esprit de Dieu, et que David jouait de la lyre en dansant devant lui, Saül tenta deux fois de le percer de sa lance, mais David l'évita, et le fer frappa dans la muraille: David continua de prospérer, et Saül lui promit une de ses filles s'il tuait cent Philistins, etc.»

Assurément le récit de ce chapitre, quant à la présentation, diffère matériellement du précédent: dans le chap. 16, après l'onction clandestine de David, en la maison de son père, à Bethléem, Saül l'envoie chercher pour jouer de la harpe, et il le retient à son service; aucune mention n'est faite du combat, ni de la guerre philistine, ce qui exige un laps de temps. Dans ce chapitre 17, où il devrait à ce titre déja le bien connaître, il le voit pour la première fois, il s'enquiert de sa famille et de son nom; cela n'est pas conciliable et ne peut s'expliquer qu'autant que l'on admet ici deux récits originaux, venant de deux mains différentes, que le compilateur a cousus l'un à l'autre sans raccord, n'osant probablement rien changer à deux autorités qui lui ont imposé respect. Ce compilateur a dû être Esdras, et les narrateurs premiers ont pu être Samuel, Gad ou Nathan, comme l'ont dit les Paralipomènes.

Nº VI.

Pag. 243.—L'ombre de Samuel évoquée par la magicienne de Aïn-dor. Sam. liv. 1er, chap. 28.

Cette scène est si curieuse, que le lecteur nous saura gré de lui en donner le récit textuel.

«Samuel était mort, Saül avait chassé les devins et les magiciens; or, les Philistins s'étant assemblés en armes, vinrent camper à Sunam; Saül rassembla Israël, et campa à Gelba, et voyant les dispositions des Philistins, il conçut de grandes craintes, et il interrogea Dieu (Iehouh): et Dieu ne répondit ni par songes, ni par urim ou oracles de prêtres, ni par prophètes.» (Voyez à ce sujet le Dictionnaire de la Bible, par dom Calmet, tom. IV, art. urim et thumim, où l'on voit que le prêtre rendait l'oracle par l'inspection des pierres précieuses qui, à ses yeux, jetaient ou ne jetaient pas d'éclat.) «Et Saül dit à ses serviteurs: Cherchez-moi une femme maîtresse des évocations, que je l'interroge; ils lui répondirent: Il y en a une à Aïn-dor (la fontaine de Dor); Saül changea ses vêtements, en prit d'autres, et s'y achemina avec deux hommes; ils arrivèrent de nuit chez cette femme, et il lui dit: Devinez-moi, je vous prie, par les esprits ou revenants, et faites-moi monter qui je vais vous dire; la femme répondit: Vous savez ce qu'a fait Saül qui a détruit les devins et gens de mon art, pourquoi me tendez-vous un piége pour me faire mourir? et Saül lui jura par Iehouh en lui disant: Vive Dieu, il ne vous arrivera pas de mal: la femme reprit: Qui vous ferais-je monter? Saül dit: Faites monter Samuel; et (bientôt) la femme vit Samuel, et elle s'écria: Pourquoi m'avez-vous trompée? Vous êtes Saül; et le roi dit: Ne craignez point, qui avez-vous vu?—J'ai vu Élahim (les Dieux) montants (du sein) de la terre. (Notez bien qu'ici le mot Élahim gouverne le pluriel montants.) Saül dit: Quelle est sa forme? elle reprit: Un vieillard couvert d'un manteau; et Saül reconnut que c'était Samuel, et il s'inclina vers la terre; et Samuel dit à Saül: Pourquoi m'avez-vous troublé en me faisant monter? Saül répondit: Je suis dans les angoisses, les Philistins me combattent; Dieu (Élahim) s'est retiré de moi, il ne me répond ni par les prophètes, ni par les songes; je vous ai invoqué pour m'éclairer sur ce que je dois faire; et Samuel répondit: Pourquoi m'interrogez-vous quand Dieu s'est retiré de vous et qu'il s'est fait votre rival comme je vous l'ai dit? Il a rompu le pouvoir de votre main et l'a donné à David, parce que vous n'avez point écouté sa voix, et que vous l'avez irrité pour Amalek (le texte dit irrité son nez); Dieu vous livrera aujourd'hui avec Israël, aux Philistins;, demain vous et vos fils vous serez avec moi. A ces mots Saül de sa haute taille tomba subitement par terre, saisi de terreur; il fut sans force, il n'avait pas mangé de pain, ni ce jour, ni la nuit (précédente); et la femme vint à lui, et comme elle le vit épouvanté, elle lui dit: Votre servante vous a entendu, elle a mis son ame dans sa main; elle vous prie d'entendre ses paroles, elle vous offre une bouchée de pain, afin que vous mangiez; vous reprendrez des forces, et vous retournerez (chez vous.) Saül refusa et dit: Je ne mangerai point; et ses serviteurs et cette femme le contraignirent: il se rendit à leurs prières; il se releva de terre et s'assit sur le lit (matelas posé par terre); et la femme avait un veau qu'elle engraissait, elle se hâta de l'égorger; elle prit de la farine, fit cuire des gâteaux ou galettes (non levées faute de temps), elle présenta ces aliments à Saül et à ses serviteurs; ils mangèrent, ils se levèrent et s'en allèrent pendant cette nuit.»—(Le chapitre finit.)

Cette scène a été le sujet de beaucoup de raisonnements de la part de divers écrivains chrétiens, anciens et modernes; presque tous y ont vu l'opération du diable au moyen duquel ils expliquent tout ce qui n'est pas divin dans leur ligne. Le hollandais Van Dale et le philosophe français Fontenelle, s'en sont particulièrement occupés; mais à leur époque, il n'y a eu ni assez de connaissances physiques, ni assez de liberté d'écrire pour qu'ils pussent clairement s'expliquer; il est bien clair aujourd'hui que cette femme n'a usé que des prestiges naturels dont nos physiciens modernes ont retrouvé la science secrète: elle n'a pas eu besoin d'une grande magie pour reconnaître le roi Saül si connu de tout Israël, pour sa taille qui dominait le vulgaire de toute la tête; ni pour faire apparaître une ombre au moyen de ces lanternes sourdes placées dans un réduit caché, d'où elles projettent sur un mur ou sur une toile tendue, un spectre lumineux dessiné par une feuille de métal ou de bois accolée à la lampe; l'antiquité de ce meuble est attestée par les ruines d'Herculanum, où on l'a trouvé comme une leçon pour nous de ne pas dénier aux anciens la connaissance de tout ce que nous ne voyons pas. Que de choses les jongleurs de toute robe ont eu intérêt de cacher! Cette femme n'a pas eu besoin d'une grande magie pour cacher quelque complice qui a fait le dialogue (si elle ne l'a pas fait elle-même), ni pour subjuguer l'esprit de trois hommes dépeints si superstitieux, si crédules, si épouvantés; et comment ces tours de gobelet n'auraient-ils pas réussi à cette époque de profonde ignorance, lorsqu'au milieu de nous, au dix-huitième siècle, l'on a vu sous le nom de loge égyptienne, des associations ou confréries d'hommes de haute qualité, des comtes, des marquis, des princes, en France, en Italie, en Allemagne, se laisser illuminer par les fourberies de quelques imposteurs (de Cagliostro par exemple), et cela, au point de croire que l'ombre de Sésostris ou de Nekepsos, ou de Sémiramis, pouvait venir assister à leurs banquets nocturnes? On parle beaucoup de la crédulité du peuple, on devrait dire de l'homme ignorant, qui, pour être vêtu d'habits divers, tantôt de haillons, tantôt de galons, de percale ou de bure, n'en est pas moins toujours le même animal ridicule par ses prétentions, pitoyable par sa faiblesse; heureux quand ses passions irritées n'en font pas une bête féroce, dangereuse surtout lorsqu'elle cache la griffe du tigre sous le velours des formes religieuses.