LETTRES
A M. LE CTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
PREMIÈRE LETTRE
A M. LE COMTE LANJUINAIS,
SUR L'ANTIQUITÉ DE L'ALPHABET PHÉNICIEN.
MON CHER COLLÈGUE,
EN composant mon livre de l'Alphabet européen, dont vous approuvez les principes; en méditant sur la nature et les éléments de l'alphabet en général, je suis naturellement arrivé à me demander quels ont pu être les premiers motifs de cette invention vraiment singulière, quelle série d'idées a pu y conduire l'esprit du premier auteur; et de suite le nom de Kadmus s'est offert à ma pensée. Je n'ai pas eu besoin de beaucoup de réflexions pour me convaincre, malgré le dire des poëtes et des historiens, que jamais un tel personnage n'exista comme homme: il suffit d'avoir lu l'extravagante légende de ses actions, pour y reconnaître une de ces fables sacrées, de ces énigmes cabalistiques que les anciens astrologues se firent un devoir et un plaisir malin de composer, pour dérober au vulgaire profane les secrets de leur science, ainsi qu'ont fait depuis eux, et sur leurs traces, les chercheurs d'or par la science d'alchymie; mais le soupçon me vint que quelque date chronologique aurait pu se glisser dans ces fictions, et pourrait s'en extraire par analyse: j'ai donc relu la fable de Kadmus dans les anciens mythologues, et dans leur ingénieux interprète moderne[82]. Par un cas bizarre, tandis que je cherche un objet qui m'échappe, un autre, que je ne cherche pas, s'offre à moi, et stimule ma curiosité: ce sont des auteurs grecs qui me parlent, et leurs récits sont mêlés de mots et de noms barbares qu'ils n'entendent pas; j'analyse ces mots, et j'en trouve un nombre de pur langage phénicien, ayant un sens tout-à-fait convenable au sujet: ce cas n'est pas neuf, on l'a déja remarqué, vous le savez, dans plusieurs fables mythologiques; mais ici, comme là, il donne lieu à des inductions qui me semblent neuves et dignes d'intéresser les amateurs de l'antiquité.
Avec eux, mon cher collègue, vous m'accorderez que l'idiome phénicien a été, comme l'hébreu, le chaldéen, le syrien, l'un des nombreux dialectes de cet antique et vaste langage arabique qui, de temps immémorial, règne dans la région sud-ouest de l'Asie: par cette raison, l'on a déja dit: «Kadm-os signifie orient, oriental.» Il est vrai; mais j'observe d'abord que pour la Grèce, un homme venu de Tyr et de Thèbes d'Égypte, eût été un méridional et non un oriental, surtout lorsque sa peau noire l'eût classé parmi les Africains, si différents des naturels de l'Asie mineure; ensuite, on ne peut me nier que ce même Kadm-os ne signifie tout ce qui marche en tête, qui précède, qui annonce, qui est héraut, tous sens spécialement appropriés à Mercure, héraut des dieux, chef de la grande procession égyptienne (décrite par Clément d'Alexandrie, etc.). Or, comme Mercure, sous ses noms d'Hermès, Thaut, etc., est chez les anciens, même dans Sanchoniathon, l'inventeur des lettres, il y a lieu de croire qu'ici Kadmus n'est que l'une de ses formes, l'un de ses équivalents. Toujours est-il vrai que le mot est phénicien; et, en ce moment, cela suffit à mon but.
Kadm-os est fils d'Agenor, roi de Tyr. En grec, Agenor est le fort, qualité spéciale d'Hercule bien reconnu pour être le soleil, et aussi pour être le dieu qui régnait à Tyr. En phénicien, nour est la lumière; ag n'offre pas de sens connu; mais il a pu en avoir un qui s'y adaptait.
Kadm-os a pour sœur Europe: cette prétendue femme est enlevée par un taureau blanc (comme la lumière), lequel est une métamorphose de Jupiter-Soleil, à l'équinoxe du printemps. Le taureau ravisseur traverse rapidement la Méditerranée, et porte sur son dos la princesse Europe aux contrées du couchant qui en prennent leur nom.