L'on est d'accord qu'Europe est la lune; j'ajoute spécialement cette lune, qui, à l'époque où le taureau fut le signe équinoxial du printemps, formait avec lui une conjonction d'un caractère particulier. Dans la même année où le soleil au printemps s'était levé dans le signe du taureau, il se couchait à l'automne, dans celui de la balance: alors la lune du mois arrivait à son plein, se levait le soir dans le signe du taureau, placée comme sur son cou ou sur son dos: c'était une importante affaire pour les astrologues et pour le peuple astrolâtre. Toute la nuit on voyait la navigation aérienne de ce couple de dieux qui, arrivés à l'horizon du couchant, étaient censés aux confins de la Méditerranée. En phoenico-hébreu, m'arab est le couchant; le radical (àrab,) qui est ici en régime, a pu être substantif, et former précisément oroub. Nous allons voir un autre sens.
Ce taureau équinoxial, qui ouvrit l'année avant le belier aries, depuis l'an 4600 jusqu'à l'an 2428, a joué le plus grand rôle chez les anciens. Au Japon, son image subsiste, ouvrant l'œuf du monde avec ses cornes d'or. En Italie, les poëtes ont dit, à la vérité bien hors de date[83]: Candidus auratis aperit cum cornibus annum. Ce taureau fut le bœuf osyr-is, prononcé osour par les Grecs; et en phénicien, héſour[84] est le taureau. Il fut aussi le bœuf bacchus, qui, en ce moment, est le nôtre. On n'a point expliqué ce nom (bacchus); Plutarque nous dit que les femmes grecques d'Élis chantant ses hymnes antiques, en terminaient les strophes par les mots répétés digne taureau, digne taureau. Ce digne est une épithète singulière: en phénico-hébreu, digne se dit ïâh; le grec, qui n'admet pas l'h, y substitue le x, qui est une autre aspiration plus forte, et dit ἱακΧος qui est le latin iacchus; mais, si l'u et l'i latins se sont quelquefois échangés, comme dans optimus, maximus, on aura pu prononcer uacche, υαχΧι; et, vu la fraternité de ue et de be, l'on voit éclore bacchus. N'est-il pas singulier que son féminin signifie la vache; bacca, vacca? De manière que ce mot, vieux latin, serait venu de l'étranger avec la religion même.
Une épithète constante de Bacchus-Soleil est pater, père, ïaô-piter; en phénicien, père se dit abou. Or, comme b devient vé aussi facilement que a devient é, le fameux nom d'évôé n'a pu être que ebou-i, mon père.—Et pourquoi toujours liber (pater)? Je réfléchis, et je trouve que libre est synonyme de dégagé de liens, même de vêtements; or, en phénicien, un même mot radical (nàtàr) signifie à la fois danser, être dégagé de vêtements, être libre de ses membres: solutus vestibus; or, dans un pays chaud, la danse, en temps de vendange, même la nuit, a exigé des membres libres: nunc est saltandum, nunc pede libero pulsanda tellus. De ces idées et de ces expressions physiques est venu notre mot abstrait dissolu: solutus.
Mais pourquoi un bœuf symbole et dieu des vendanges? Parce qu'à cette ancienne époque séculaire, lorsque le soleil du printemps s'était levé dans le taureau qu'il masquait, le soleil d'automne, couché dans la balance pendant trente jours, livrait le ciel nocturne à ce même taureau, dont les brillantes et nombreuses étoiles semblaient présider aux jeux d'un peuple qui se délassait de la chaleur du jour, par le repos ou la danse, à la fraîcheur de la nuit. En un tel climat, on sent que la lune d'un tel mois dut être une divinité douce, gracieuse, propice. Or, le mot phénicien ăreb ou ŏrob, d'où doit venir Europe, a ces divers sens, et de plus celui de passer la soirée. Ici se trouve le point de parenté de la princesse Europe avec la vache ïo enlevée aussi par le taureau de ïupiter; car, ce mot ïo n'est que le phénicien ïah signifiant digne, convenable, beau (la belle lune conjointe au taureau; donc sa femme, donc une vache).
Voilà donc sans cesse et de tous côtés des mots phéniciens. Ce n'est pas tout: Kadmus, courant (dans le ciel) après Europe, arrive à un antre, à une caverne, appelés ărimé, où l'impie Typhon a surpris et détient la foudre de ïu-piter désarmé. Pour ravir à Typhon cette foudre, le dieu concerte avec Kadmus une ruse pour l'exécution de laquelle celui-ci se dépouille, se met nu, et prend d'autres vêtements. La ruse réussit: mais il en résulte un fracas terrible dans la nature. Or, en phénicien, le mot ărimé par aïn signifie ruse, nudité: si le grec en supprime, selon sa coutume, un h initial (l'h dur), ce serait haram ou harim, qui signifie lieu d'anathèmes, de destruction, de dévastation; cela convient également: le poète phénicien a pu jouer sur ces homonymes.
Après avoir établi l'ordre ou l'harmonie, dont on fait une déesse, Kadmus, qui l'épouse, veut immoler une vache (devenue inutile: elle a fini le mois); il a besoin d'eau pour le sacrifice[85]: il la cherche à la fontaine Dirkê, laquelle est défendue ou gardée par le dragon du pôle. En grec, dirkê signifie fontaine: pourquoi ce pléonasme, la fontaine fontaine? Ne serait-ce pas que dirkê serait un mot propre conservé du poème original phénicien? Je trouve en phénicien le mot irk, qui, mis en régime génitif, prend le d syriaque et devient dirkê: or, irk signifie à la fois cuisse, fût de colonne et de chandelier, gond de porte et de plus le pôle; car l'hiérophante Jérémie, parlant des Scythes venus du nord au temps de Josias et de Kyaxares, dit en propres termes: Un peuple est venu de Safoun (le nord); une grande nation est éclose des cuisses de la terre[86]. Une telle figure semble bizarre dans nos mœurs; mais si l'on considère que la forme de la cuisse est celle d'un fût légèrement conique, en pain de sucre; que cette forme fut celle de l'essieu dans les chars anciens; que dans le ciel le point polaire a toujours été pris pour un essieu autour duquel tournent diverses constellations comme des roues (septem triones, char de David): on reconnaîtra qu'ici, comme partout, l'expression et l'idée de l'hébreu sont tirées de la simple et grossière observation de la nature. Toujours est-il vrai que nous avons coïncidence absolue de mots et de choses. Et vous-même, mon cher collègue, n'allez-vous pas, à mon appui, observer que dans l'antique idiome du sanskrit, dans cette langue d'un peuple scythe que l'Égyptien même reconnut pour légitime rival d'antiquité[87], n'allez-vous pas observer que cette fameuse montagne Mêrou n'est autre que la cuisse et le pôle du nord?
Ce n'est pas tout; nous avons ici la clef d'une autre énigme que personne n'a encore résolue. Selon les mythologues, ïupiter cacha dans sa cuisse le jeune Bacchus, né ayant terme (au début du 7e mois): supposons que parmi les douze maîtresses de ïupiter, c'est-à-dire parmi les douze lunes que le soleil visite chaque année, celle du solstice d'été ait conçu un génie-solaire destiné à quelque rôle astrologique; ce génie, arrivé au solstice d'hiver, n'a encore que six mois de gestation, et cependant, comme tout soleil, il est censé faire ici une naissance qui commence sa carrière annuelle. Le poète n'a-t-il pas pu feindre qu'étant alors comme caché dans le pôle (austral), il a été caché dans la cuisse du ciel (ïou-piter), et cela pendant les trois mois qui lui restaient pour atteindre l'équinoxe du printemps où naît le Bacchus au pied de bœuf? Ce Bacchus est ici fils de Sémélé, fille de Kadmus: né près d'un serpent, il prend le nom de Dio-nusios. En phénicien, nahf et nuhf signifie serpent (dieu du serpent). Selon Dupuis, Kadmus n'est autre chose que la constellation du serpentaire, où est peint un génie tenant un long serpent, d'où lui vient en grec son nom Ophiuchos. Mais ceci vient de plus loin que du grec; car, si ophis, en cette langue, signifie serpent, le phénicien ăphă et ŏphè a le même sens, et a dû l'avoir antérieurement.
Un autre nom du serpent en général est, en phénicien, rmſ ou remeſ. Si on lui joint l'article he (le), on a hermeſ (le serpent), qui est le nom de Mercure, en grec, où il n'a aucune racine, et Mercure-Hermès, qui tient un caducée formé de deux serpents, et qui est l'inventeur des lettres, se trouve encore identique à Kadmus-Serpentaire.
Celui-ci, continuant ses courses (célestes), arrive au sommet d'une haute montagne; il y bâtit Thèbes l'Égyptienne, selon les uns; la Béotienne, selon les autres; ni l'un ni l'autre, selon le narrateur lui-même: car le poète Nonnus, copiste des ancients[88], indique clairement que cette ville est le ciel quand il dit que sa forme est ronde; qu'elle a pour porte sept stations qui ont les noms des sept planètes; et pour distributions quatre grandes rues qui se terminent aux quatre points cardinaux, etc. Mais qu'est-ce que ce nom Thèbes qui, en grec, ne signifie rien? J'observe qu'il est toujours au pluriel Thèbai, Thebæ, jamais au singulier. Le th répond à plusieurs lettres phéniciennes, entre autres au tsade, ou sâd, et au schin. Le mot phénicien sabâ signifie tout ce qui brille, comme les étoiles, dans la nuit, comme les armes, dans le champ de bataille: les Sabiens, adorateurs des étoiles, en tirent leur nom; ce serait donc la ville des Luminaires; la ville des étoiles.
D'autre part, ſebă (par schin) et ſebăï signifie sept, et s'entend spécialement des sept planètes et sept sphères: ce serait donc la ville des planètes (la Céleste), nom essentiellement pluriel, et tout-à-fait dans les mœurs des anciens astrolâtres. Cette Thèbes du ciel aurait été le modèle des Thèbes terrestres distribuées à son imitation, comme le fut plus tard l'idéale Jérusalem des prophètes. Je me hâte d'achever.