Pag. [47], lig. 7 (Et le despotisme paternel fonda le despotisme politique.) Qu'est-ce qu'une famille? C'est la portion élémentaire dont se compose le grand corps appelé nation. L'esprit de ce grand corps n'est que la somme de ses fractions; telles les mœurs de la famille, telles celles du tout. Les grands vices de l'Asie sont, 1º le despotisme paternel; 2º la polygamie, qui démoralise toute la maison, et qui, chez les rois et les princes, cause le massacre des frères à chaque succession, et ruine le peuple en apanages; 3º le défaut de propriété des biens-fonds, par le droit tyrannique que s'arroge le despote; 4º l'inégalité de partage entre les enfants; 5º le droit abusif de tester; 6º et l'exclusion donnée aux femmes dans l'héritage. Changez ces lois, vous changerez l'Asie.

Pag. [50], lig. 23. (L'autre (effet de l'égoïsme), que tendant toujours à concentrer le pouvoir en une seule main.) Il est très-remarquable que la marche constante des sociétés a été dans ce sens, que, commençant toutes par un état anarchique ou démocratique, c'est-à-dire par une grande division des pouvoirs, elles ont ensuite passé à l'aristocratie, et de l'aristocratie à la monarchie. De ce fait historique il résulterait que ceux qui constituent des États sous la forme démocratique, les destinent à subir tous les troubles qui doivent amener la monarchie; mais il faudrait en même temps prouver que les expériences sociales sont déja épuisées pour l'espèce humaine, et que ce mouvement spontané n'est pas l'effet même de son ignorance et de ses habitudes.

Pag. [52], lig. 26. (Sous prétexte de religion, leur orgueil fonda des temples, dota des prêtres oiseux, bâtit pour de vains squelettes d'extravagants tombeaux, mausolées et pyramides.) Le savant Dupuis n'a pu croire que les pyramides fussent des tombeaux; mais, outre le témoignage positif des historiens, lisez ce que dit Diodore de l'importance religieuse et superstitieuse que tout Égyptien attachait à bâtir sa demeure éternelle, lib. 1.

Pendant vingt ans, dit Hérodote, cent mille hommes travaillèrent chaque jour à bâtir la pyramide du roi égyptien Cheops.—Supposons par an seulement trois cents jours, à cause du sabbat; ce sera 30 millions de journées de travail en un année, et 600 millions de journées en vingt ans; à 15 sous par jour, ce sera 450 millions de francs perdus sans aucun produit ultérieur.—Avec cette somme, si ce roi eût fermé l'isthme de Suez d'une forte muraille, comme celle de la Chine, la destinée de l'Égypte eût été tout autre: les invasions étrangères eussent été arrêtées, anéanties, et les Arabes du désert n'eussent ni conquis, ni vexé ce pays.—Travaux stériles! que de millards perdus à mettre pierre sur pierre, en forme de temples et d'églises! Les alchimistes changent les pierres en or, les architectes changent l'or en pierres. Malheur aux rois (comme aux bourgeois) qui livrent leur bourse à ces deux classes d'empiriques!

Pag. [65], lig. 1. (À prononcer mystérieusement Aûm.) Ce mot pour le sens, et presque pour le son, ressemble à l'Aeuum (ævum) des Latins, l'éternité, le temps sans bornes. Selon les Indiens, ce mot est l'emblème de la divinité tripartite: A désigne Bramha (le temps passé, qui a créé); U, Vichenou (le temps présent, qui conserve); M, Chiven (le temps futur, qui détruira).

Ibid., lig. 4. (S'il faut commencer par le coude.) C'est un des grands points de schisme entre les partisans d'Omar et ceux d'Ali. Supposons que deux musulmans se rencontrent en voyage, et qu'ils s'abordent fraternellement; l'heure de la prière venue, l'un commencé l'ablution par le bout des doigts, l'autre par le coude, et les voilà ennemis à mort. En d'autres pays, qu'un homme veuille manger de la viande tel jour plutôt que tel autre; ce sera un cri d'indignation. Quel nom donner à de telles folies?

Pag. [74], lig. 29. (La horde des Oguzians.) Avant que les Turcs eussent pris le nom de leur chef Othman Ier, ils portaient celui d'Oguzians; et c'est sous cette dénomination qu'ils furent chassés de la Tartarie par Gengiz, et vinrent des bords du Gihoun s'établir dans l'Anadoli.

Pag. [80], lig. 19. (Qu'il régnait de peuple à peuple... des haines implacables.) Lisez l'histoire des guerres de Rome et de Carthage, de Sparte et de Messène, d'Athènes et de Syracuse, des Hébreux et des Phéniciens, et voilà cependant ce que l'antiquité vante de plus policé!

Pag. [87], lig. 26. (Le Chinois avili par le despotisme du bambou.) Les jésuites se sont efforcés de peindre sous de belles couleurs le gouvernement chinois, aujourd'hui l'on sait que c'est un pur despotisme oriental (entravé par le vice d'une langue et surtout d'une écriture mal construites). Le peuple chinois est pour nous la preuve que dans l'antiquité, jusqu'à l'invention de l'écriture alphabétique, l'esprit humain eut beaucoup de peine à se déployer, comme avant les chiffres arabes on avait beaucoup de peine à compter. Tout dépend des méthodes: on ne changera la Chine qu'en changeant sa langue.

Pag. [96], lig. 5. (Reconnaissez l'autorité légitime.) Pour apprécier le sens du mot légitime, il faut remarquer qu'il vient du latin legi-intimus, intrinsèque à la loi, écrit en elle. Si donc la loi est faite par le prince seul, le prince seul se fait lui-même légitime: alors il est purement despote; sa volonté est la loi. Ce n'est pas là ce qu'on veut dire; car le même droit serait acquis à tout pouvoir qui le renverserait. Qu'est-ce que la loi (source de droit)? Le latin va encore nous le dire: le radical leg-ere, lire, lectio, a fait lex, res lecta, chose lue: cette chose lue est un ordre de faire ou de ne pas faire telle action désignée, et ce, sous la condition d'une peine ou d'une récompense attachées à l'observation ou à l'infraction. Cet ordre est lu à ceux qu'il concerne, afin qu'ils n'en ignorent. Il a été écrit, afin d'être lu sans altération: tel est le sens, et telle fut l'origine du mot loi. De là les diverses épithètes dont il est susceptible: loi sage, loi absurde, loi juste, loi injuste, selon l'effet qui en résulte; et c'est cet effet qui caractérise le pouvoir d'où elle émane. Or, dans l'état social, dans le gouvernement des hommes, qu'est-ce que le juste et l'injuste? Le juste est de maintenir ou de rendre à chaque individu ce qui lui appartient: par conséquent, d'abord la vie, qu'il tient d'un pouvoir au-dessus de tout; 2º l'usage des sens et des facultés qu'il tient de ce même pouvoir; 3º la jouissance des fruits de son travail; et tout cela en ce qui ne blesse pas les mêmes droits en autrui; car s'il les blesse, il y a injustice, c'est-à-dire rupture d'égalité et d'équilibre d'homme à homme. Or, plus il y a de lésés, plus il y a d'injustices: par conséquent, si, comme il est de fait, ce qu'on appelle le peuple compose l'immense majorité de la nation, c'est l'intérêt, c'est le bien-être de cette majorité qui constitue la justice: ainsi la vérité se trouve dans l'axiome qui a dit, Salus populi suprema lex esto. Le salut du peuple, voilà la loi, voilà la légitimité. Et remarquez que le salut ne veut pas dire la volonté, comme l'ont supposé quelques fanatiques; car d'abord le peuple peut se tromper; puis comment exprimer cette volonté collective et abstraite? l'expérience nous l'a prouvé. Salus populi! L'art est de le connaître et de l'effectuer.