À côté des tâtonnements systématiques et des théories prématurées des anciens, je ne vois qu'un seul fait, presque puéril en apparence, mais qui donne lieu à des inductions assez lumineuses: je veux parler de expérience imaginée par un roi d'Égypte, dans l'intention de découvrir la race d'hommes là plus ancienne. Cette expérience nous est racontée par un historien dont les anciens n'ont point su apprécier le mérite, mais dont la fidélité, et l'instruction, constatées aujourd'hui par une élite de savants dans l'expédition française en Égypte, replacent l'autorité et le crédit au premier rang des témoignages anciens. Voici ce que dit cet historien, qui est Hérodote:

§. III.

école égyptienne.

«Le roi Psamméticus fit remettre deux enfants nouveau-nés, pris au hasard, entre les mains d'un berger, chargé de les élever au milieu de ses troupeaux royaux, avec l'injonction de ne jamais proférer devant eux une seule parole, et de les laisser constamment seuls dans une habitation séparée. Ce berger devait leur amener des chèvres, à certains intervalles, les faire téter, et ne plus s'en occuper ensuite. Psamméticus, en prescrivant ces diverses précautions, se proposait de connaître, lorsque le temps des vagissements du premier âge serait passé, dans quel langage ces enfants commenceraient à s'exprimer. Les choses s'étant exécutées comme il l'avait ordonné, il arriva qu'après deux ans écoulés, au moment où le berger, qui s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues, ouvrait la porte et se préparait à entrer, les deux enfants, tendant les mains vers lui, se mirent à crier ensemble, Bêkos. Le berger n'y fit d'abord pas beaucoup d'attention; mais en réitérant ses visites et ses observations, il remarqua que les enfants répétaient toujours le même mot: il en instruisit le roi, qui ordonna de les amener en sa présence. Psamméticus ayant ouï de leur bouche le mot bêkos, fit rechercher si cette expression avait un sens dans la langue de quelque peuple; il apprit que les Phrygiens s'en servaient pour dire du pain. Les Égyptiens, après avoir pesé les conséquences de cette expérience, consentirent à regarder les Phrygiens comme d'une race plus ancienne qu'eux.»

Raisonnons sur ce fait: des savants d'Égypte veulent, par l'entremise de leur roi, savoir quelle est la langue naturelle de l'homme; quelle langue il parle avant d'avoir eu aucun maître, et reçu ou fait aucune convention.

Ils ont donc cru, ces savants, qu'il y a une langue naturelle, un langage inné, un instinct de parler comme un instinct de manger et de marcher. Si leur opinion était vraie, toute langue originale, toute langue de peuple sauvage devrait être la même; tout individu égaré dans les forêts de Hanovre et de Champagne, comme nous en avons vu, devait dire bêk; or, nous ne voyons rien de semblable.

Nos savants de Psammétique ont cru que deux enfants séquestrés parleraient sans maître; ils n'ont donc pas cru le langage né des conventions de l'état social. Mais que serait, à quoi servirait une langue sans la société?

Les deux enfants ont prononcé un premier mot; ce mot, vous le sentez, n'a pas été précisément le grec bêk-os: l'historien s'est plié au génie de sa langue, à l'intolérante habitude de sa nation, qui veut toujours ajouter ses finales harmonieuses à la roideur des mots barbares. Les enfants ont dit bêk: les savants égyptiens ont supposé que ce mot était de pure invention; mais vous, Messieurs, qui calculez toutes les circonstances de cette épreuve, vous n'oubliez pas que ces enfants ont chaque jour entendu le cri de deux chèvres, et vous sentez qu'ils n'ont fait qu'imiter ce cri: cette imitation est une chose naturelle, et ici nous voyons l'onomatopée se montrer comme moyen premier du langage. Ces petites machines nerveuses ont répété le cri qui les frappait, et qui, s'étant lié à l'action de l'animal dont elles tiraient leur subsistance, est devenu l'indice de leurs besoins, de leur désir de boire et de manger; par cette liaison, la convention s'est établie entre les deux enfants et le berger ou tout autre être humain, même entre les enfants et la chèvre; et comme nous savons que la chèvre sent elle-même ce langage, nous y voyons la preuve que les animaux mêmes y participent dans la proportion de leurs facultés.

En vérité, c'est un sujet d'étonnement que de voir les savants de Psamméticus, sourds et aveugles à de tels indices; mais en même temps, c'est pour nous une nouvelle preuve que, quand notre esprit est imbu d'un préjugé, il perd la faculté de voir tout ce qui est hors de sa ligne; ce sont les yeux d'un malade de la jaunisse, qui ne peut voir les objets que jaunes; pourrions-nous bien répondre de notre santé à nous-mêmes, sur un nombre de sujets?

Nos Égyptiens s'enquièrent chez quel peuple existe le mot bêk; le hasard veut que dans la langue phrygienne il signifie pain, et les voilà qui concluent qu'il y a liaison intime, affinité naturelle entre le mot bêk et la substance pain: quelle misérable logique! D'abord le mot bêk a pu exister en d'autres langues; les Égyptiens en ont-ils fait la recherche chez les Chinois, les Tartares, les Indous, les Celtes, mêmes chez leurs voisins Arabico-Phéniciens? nous le trouverions, s'il était nécessaire, certainement avec d'autres sens. Mais en outre, comment ont-ils pu supposer un mot naturel, pour un objet qui ne l'est pas, qui est objet d'art, inventé tardivement, pour une opération très-compliquée, puisqu'il a fallu semer du froment, le recueillir, le battre, le moudre, le pétrir, le lever, le cuire pour en faire du pain; ensuite, comment sur un seul mot fonder une opinion généralisée? comment n'avoir pas continué l'expérience pour en voir le développement, et surtout la solution de la grande difficulté, celle de la construction grammaticale? Qui pourra nier qu'à cette époque tous ces savants n'aient été de grands enfants dans l'art des expériences, dans l'étude de la nature, dans la science subtile de l'idéologie?