Prenons acte de ce fait, pour apprécier les connaissances métaphysiques de l'ancien monde connu à cette époque; nous pouvons croire que les druides et les brahmanes n'étaient pas plus avancés.
C'était vers l'an 648, Thalès venait de naître; moins de deux siècles après, l'an 460, Hérodote était en Égypte, où il recevait cette anecdote consignée dans des mémoires historiques; il la racontait, quatorze ans plus tard, à la multitude des Grecs assemblés dans le Cirque Olympique (vers 446); quarante-six ans plus tard (vers l'an 400), Platon, qui avait voyagé et séjourné en Égypte, et qui connaissait le livre d'Hérodote, professait dans son dialogue de Kratyle l'opinion des savants égyptiens. Ne devient-il pas très-probable que Platon, ici, comme sur tant d'autres points, n'a été que l'écho des métaphysiciens d'Égypte?
Aristote, qui suivit Platon, et qui lui est supérieur en toute branche de science positive, n'est pas plus avancé ici; dira-t-on qu'il a implicitement résolu la question de la formation du langage par son axiome profond et célèbre, Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu (Rien n'est dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans la sensation)? Sans doute, la conséquence est bien que l'homme seul a pu inventer les signes de ses idées; qu'aucun agent extérieur n'a pu lui souffler ou suggérer ces signes quand leurs modèles n'existaient pas; qu'en un mot le langage est le fruit de son organisation physique, et de ses conventions artificielles et sociales. Mais quand on voit combien peu Aristote lui-même a su tirer parti de son grand principe métaphysique, on ne peut nier que les conséquences n'en soient restées bien occultes, jusqu'à ce que Locke, il y a cent trente ans seulement, soit venu les mettre en une évidence qui a paru une création; encore est-il vrai que malgré qu'après lui l'esprit lumineux des Condillac et des Tracy ait de plus en plus éclairci le problème, il n'a point encore reçu tous les développements qu'il requiert.
L'école d'Alexandrie, qui fut le plus heureux fruit des conquêtes d'Alexandre, dut produire des recherches et des raisonnements sur nos questions; mais on a droit de penser qu'elle ne fut que l'écho du passé.
§ IV.
école juive.
À côté de cette école, je ne dirai pas, naquit, je dis, sortit de son obscurité l'école juive, qui, loin d'offrir rien de nouveau, ne fit que reproduire des doctrines surannées. En effet, lorsque la cosmogonie juive nous parle d'un premier couple humain, crée par Dieu, ou par les dieux, elle nous présente d'une manière seulement différente ce que disent la plupart des autres cosmogonies; et lorsqu'elle ajoute que le premier homme donna des noms propres à tous les oiseaux du ciel, à tous les animaux de la terre; comme plusieurs de ces noms, en langue hébraïque, sont caractéristiques de leurs facultés ou actions et propriétés, c'est-à-dire, de leur nature, il s'ensuit que l'auteur, ou les auteurs de cette cosmogonie, ont été dans l'opinion égyptienne que nous venons de voir, et à laquelle les idées innées de Platon ont du donner une nouvelle force. Cette induction en acquiert elle-même, quand les Juifs nous attestent que les sciences égyptiennes ont été la souche des leurs.
Je n'aperçois pas une semblable analogie à un autre fait qu'ils nous citent, relatif encore à la question des langues, je veux dire, celui de leur confusion à l'occasion de la tour de Babel, c'est-à-dire de la pyramide de Babylone, qui fut l'observatoire astronomique des prêtres chaldéens, cité par tous les historiens, comme existant depuis un temps immémorial. Il m'est d'autant plus nécessaire d'exposer ici le propre texte, Messieurs, que, par un cas étrange, vous allez voir qu'il se trouve ne pas porter le sens qu'on lui a donné jusqu'à ce jour.
«Toute la terre avait une seule lèvre (c'est-à-dire un seul langage, et un seul parler ou discours), et des hommes partis de l'Orient, s'établirent dans la vallée de Sennar, et ils se dirent: Pétrissons de la terre, cuisons des briques; et la brique leur devint pierre, la boue, mortier; et ils se dirent: Bâtissons-nous une ville et une tour dont la tête soit dans le ciel; faisons-nous un nom (ou un signal: le mot hébreu a les deux sens), afin que nous ne soyons pas dispersés sur la terre: et Dieu, descendit pour voir cette tour, et il dit: Ce peuple n'a qu'une lèvre ou langue: rien ne les empêchera d'exécuter leur pensée (leur projet): descendons, et confondons leur lèvre; qu'ils ne s'entendent plus l'un l'autre; et Dieu les dispersa ainsi, et ils cessèrent de bâtir leur ville...»
Voilà, Messieurs, le texte littéral: il veut quelques observations grammaticales. D'abord, le mot hébreu traduit, la terre (Ars, en arabe Ard), n'a pas rigoureusement le sens que les interprètes lui donnent; ils avouent que les Hébreux n'ont eu aucune idée de la terre globe; que ce peuple a cru confusément qu'elle était une grande île portée sur l'eau, sans savoir sur quoi portait l'eau; que ce peuple parfaitement ignorant en toutes choses physiques[45], ne connaissait rien à trois cents lieues au delà de ses frontières, etc. La vérité est que dans la langue hébraïque, le mot terre est habituellement pris pour pays, lequel n'a point de terme propre; partout on lit, la terre de Juda, la terre d'Israël, la terre de Chanaan, la terre d'Égypte, la terre de Sennar, ce qui ne signifie que pays: or, l'on n'a aucun droit de distinguer en français ou en latin, ce que l'original ne distingue pas; et si l'on veut raisonner par probabilités naturelles, on ouvre la porte à un genre de discussions que les interprètes entendent rejeter à leur gré.