Secondement, les interprètes et la Vulgate, qui les guide, ont traduit: «Faisons-nous un nom, une renommée, afin que nous ne soyons pas dispersés». Entre les deux membres de cette phrase, il n'y a aucune analogie. Je traduis avec le savant Vossius, faisons-nous un signal; ce qui est un des sens reconnus du mot hébreu (shem): là, il y a analogie; un signal élevé, visible de loin, est propre à empêcher la dispersion. Serai-je hérétique pour ces observations? Je pourrais en faire encore une sur ce mot: Dieu descendit, et de suite il est dit: descendons. Si je ne comprends pas ce surcroît de descente, l'une au singulier et l'autre au pluriel, serai-je traduit devant un jury anglais? J'arrive au fond de la question.

Le narrateur dit que toute la terre ou contrée n'avait qu'une langue, il ne la spécifie pas cette langue. Quelqu'un a-t-il le droit de décréter que ce fut l'hébraïque? il me semble que non; d'abord parce que le texte lui-même ne le spécifie pas; 2º parce que dans l'histoire d'Abraham, ce père de la race hébraïque, lorsque le texte dit qu'il naquit dans la terre de Sennar (bien connue pour être un pays syrien), qu'ensuite son père l'emmena dans le pays de Harran (également syrien), ce texte donne droit de penser que la langue nationale de la famille d'Abraham fut le syrien ou syriaque, dont, au temps de Jacob et de Laban, l'existence formelle nous est attestée, et se continue sans interruption jusqu'à des époques postérieures et certaines; 3º enfin, parce que l'on peut démontrer historiquement et grammaticalement que l'hébreu n'est qu'un dialecte phénicien formé depuis Abraham, par l'incorporation que lui et ses descendants ne cessèrent de faire à leur naissante et faible tribu, des naturels du pays où ils s'établirent.

Je ne prétends point contester aux interprètes, que les constructeurs de la tour de Babylone aient tout à coup oublié leur langue; je ne me fais pas juge des possibilités naturelles: une langue peut s'oublier par un mal subit de cerveau; mais décréter, comme le font nos infaillibles, que ces constructeurs parlèrent tout à coup des langues nouvelles, c'est ce que je nierais dans un concile, parce que le texte m'y autorise par son silence; il dit nûment: Confondons leur langage, afin qu'ils ne s'entendent plus l'un l'autre; or, ceci ne dit pas du tout qu'ils parlèrent d'autres langues, mais seulement qu'ils cessèrent de se comprendre; et ils purent cesser par défaut de prononciation, par bredouillage, par confusion de termes, par emploi involontaire d'un mot pour l'autre; enfin, d'une manière que l'on n'a ni l'obligation, ni le droit de spécifier; ils ne s'entendirent plus, voilà tout.

Actuellement, Messieurs, appréciez l'extrême légèreté, la préoccupation aveugle de tant de docteurs qui ont voulu, qui veulent encore que cet événement soit la source où il faut chercher l'origine des innombrables langues qu'a parlées et que parle l'espèce humaine. Lesquels des savants de Psamméticus ou des nôtres sont les plus aveugles, les plus entêtés de préjugés?

Si je trouve à l'ancienne doctrine juive, sur le langage naturel, une analogie, et presqu'une origine profane, je n'assurerai pas que j'en trouve une semblable au récit historique que je viens de vous présenter; néanmoins, vous me permettrez une citation qui est du moins singulière; elle m'est fournie par les historiens de cette même ville de Babylone, dans un récit que nous a transmis Diodore de Sicile.

«Après la mort de Ninus, fondateur de l'empire assyrien, sa femme, Sémiramis, compagne et rivale de sa gloire, voulut, par des actions étonnantes, surpasser son mari. Ninus avait employé plusieurs années à bâtir une ville, immense à la vérité, mais qui, placée en pays montueux, sur un fleuve rebelle (le Tigre), n'était qu'une grande et inerte bourgade. Sémiramis voulut construire une cité commerciale et militaire, qui fût à la fois l'entrepôt des marchandises de l'Inde et de la basse Asie, le boulevard d'un pays riche par lui-même, l'asyle d'une population nombreuse contre l'invasion de l'ennemi, l'épouvantail des Arabes du désert, et en même temps le marché nécessaire et opulent qui les attirât en temps de paix: en un mot, Sémiramis traça le plan de Babylone; ce fut un carré de douze mille mètres, ou trois lieues de longueur sur chaque côté, flanqué d'un mur de soixante-quinze pieds de hauteur, etc. Sémiramis projetant déja d'autres grandes entreprises, statua que celle-ci ne durerait qu'un an; pour cet effet, elle leva une corvée de deux millions d'hommes, pris dans la population bigarrée de son vaste empire, depuis les sources de l'Indus jusqu'à l'Euxin (ou mer Noire), et depuis le Caucase jusqu'à l'Arabie Heureuse. Qu'on se figure la sensation, la rumeur que dut causer le spectacle d'une telle multitude diverse de costumes, de mœurs, et surtout de langages ou de dialectes dont le nombre a pu passer quatre-vingts ou cent! Qu'on voie cette multitude, jetée confusément, distribué militairement sur ses ateliers; occupée principalement à fabriquer l'incroyable quantité de briques qu'exigèrent de telles murailles, et des quais proportionnés sur l'Euphrate, et un pont, et deux châteaux forts; enfin, une pyramide appelée tour par les gens du pays, c'est-à-dire par les Arabes chaldéens, dont le dialecte, comme l'hébreu et le syrien, n'a que le mot tour pour exprimer tout édifice saillant et élevé[46]. Cette tour, encore subsistante au temps d'Hérodote, et qui, sur trois cent sept pieds de base, et autant d'élévation, dut être un objet si frappant dans une plaine rase, ne fut pas un stérile monument comme ceux d'Égypte: ce fut un magnifique et utile cadeau que l'habile Sémiramis fit aux prêtres du pays, les chaldéens, pour leur servir d'observatoire astronomique, et favoriser de plus en plus l'étude d'une science qui les avait rendus célèbres au dehors, et puissants au dedans, sur l'esprit d'un peuple conquis que cette reine voulait apprivoiser. Qu'on juge de l'étonnement de ce peuple ignorant et superstitieux, ne connaissant que sa langue arabe et que le désert qui entourait son île. Supposons que deux ou trois cents ans après ont eût demandé à de telles gens pourquoi et comment avait été bâtie cette montagne, il me semble entendre ces Arabes répondre:

«Aux temps anciens, il vint du côté de la Perse (qui est l'Orient) des hommes puissants à qui il prit fantaisie d'élever cette tour; ils voulaient, dit-on, monter au ciel, et cela pour regarder nos dieux (c'est-à-dire les astres, dieux du temps et du pays); mais la confusion se mit dans leur langage, par un pouvoir divin, et ils furent obligés de se disperser (comme firent les ouvriers de Sémiramis); en mémoire de cet événement, cette ville a gardé chez nous le nom de Babul, c'est-à-dire confusion[47]

Entre ce récit et celui des Juifs, je conviens que plusieurs circonstances diffèrent, et surtout que des objections chronologiques peuvent être suscitées contre l'identité; mais en traitant mon sujet didactique et sec par lui-même, en traversant les plaines arides du vieil Orient, j'ai pensé, Messieurs, que vous me permettriez de cueillir une fleur historique pour vous l'offrir en délassement.

§ V.

école chrétienne.