Du sein de l'école juive sortit l'école chrétienne; pendant le premier siècle, ses disciples, tous illettrés, tous de la classe du peuple, uniquement livrés à la morale pratique, négligèrent et repoussèrent, comme futilité, toute étude qui n'eût pas pour but d'obtenir l'autre vie. Dans le second et troisième siècle, des hommes lettrés, convertis aux idées nouvelles, y joignirent celles de leur éducation, c'est presque dire celles de Platon, alors dominantes. Il ne put manquer de naître bientôt des dissentiments sur toute question abstraite; mais parce que l'essence du système naissant était la charité fraternelle, l'égalité des droits, la communauté des biens, tout ce qui n'attaqua point ces bases fut laissé au libre arbitre; on put disserter sur le langage d'Adam, savoir s'il fut hébreu ou syriaque; sur la manière dont il put donner des noms aux animaux sans les connaître; sur la confusion du langage, sur la prétendue naissance des langues, dont quelques docteurs voulurent compter soixante-douze, quand d'autres les réduisaient à quatre, qu'ils nommaient langues mères, etc.
Un évêque, père de l'Église, put nier cette confusion, comme cause, et l'admettre seulement comme conséquence de la dispersion, sans en être moins reconnu pour un saint. (Grégoire de Nysse.)
Cet état de liberté dura jusqu'au commencement du quatrième siècle; alors se fit une véritable révolution dans la société chrétienne, et cela par suite des décrets de l'assemblée de Nicée, qui introduisant dans le régime des fidèles la hiérarchie civile et presque militaire de l'empereur gréco-romain, changea la démocratie de l'Église primitive en une oligarchie sacerdotale rapidement devenue despotique. Dès lors il ne fut plus permis d'établir des raisonnements sans l'approbation des supérieurs surveillants (epi-scopoi); comme toute opinion devint affaire de parti, il devint dangereux ou inutile de suivre toute étude opposée ou étrangère aux passions ou aux volontés des puissants: tout emploi de la raison humaine fut une acte d'indépendance vis-à-vis des docteurs qui se constituèrent interprètes de Dieu, qui se firent presque dieux parlants. Tout ce que nous appelons idéologie, étude raisonnable de l'entendement humain, fut décrédité au point que je pourrais citer des sentences d'évêques qui ont interdit l'étude de la grammaire: elles me seraient fournies par un de nos savants confrères à qui je dois ma remarque.
On peut dire que cette léthargie de l'esprit humain n'a cessé qu'au seizième siècle, et cela, par le concours de plusieurs circonstances; par la prise de Constantinople (1453), qui tout à coup jeta en Europe une quantité de livres et d'hommes savants; par le désir que firent naître ces livres de multiplier leurs copies; par la naissance de l'imprimerie, qui étendit rapidement l'instruction ou le moyen de l'acquérir; enfin, par l'insurrection de l'Allemagne contre la théocratie italienne, d'où sont nées des libertés de tout genre, qui chaque jour ont tendu à développer le bon sens naturel et la raison de l'homme.
Parmi les études qui se ranimèrent, celle des langues fut une des premières, à raison du besoin d'entendre et d'interpréter les livres anciens. Les esprits curieux ne tardèrent pas d'établir des comparaisons rendues plus piquantes par leur nouveauté. Le premier essai connu en ce genre, fut un vocabulaire que l'italien Pigafetta fit imprimer vers 1536, contenant un recueil de mots de divers peuples chez qui il avait voyagé. Deux travaux plus réguliers, plus importants, le suivirent; l'un de Guillaume Postel, né Français, qui, à la date de 1536, publia en langue latine, à Paris, son livre intitulé, Linguarum XII, characteribus differentium, alphabeti introductio ac legendi modus facillimus, avec une dissertation sur l'origine et l'antiquité de l'hébreu, et une comparaison des langues orientales entre elles, et avec le latin et le français: l'autre, de Teseo Ambrogio, né à Pavie, où il fit imprimer aussi en latin, en 1539, son Introduction aux langues chaldaïque, syriaque, arménienne, et ses remarques sur dix autres langues. Ces deux productions ont le mérite de présenter les essais ou tâtonnements de l'art en tout genre. Ambrogio avait eu pour maîtres des moines syriens, arméniens, abyssins, appelés à Rome par les largesses des papes: Postel avait voyagé au Levant aux frais du roi de France; ceci donne un mérite particulier à leur méthode de prononciation. Dix ans plus tard (1548), le Hollandais Théodore Buchmann, qui a grécisé son nom en celui de Bibliander, mit au jour son livre intitulé, de Ratione communi omnium linguarum, etc., où il prétendit expliquer leurs principes communs par les exemples de dix ou de douze langues: il faut lui savoir gré d'avoir excité l'émulation de ses successeurs, en leur ayant présenté le premier essai du Pater noster, traduit ou écrit en quatorze langues.
Il serait trop long de citer en détail tous les ouvrages accumulés depuis lui sur cette matière; il me suffira d'indiquer les principaux qui suivent:
En 1558, le livre de Conrad Gesner, intitulé, Mithridates, seu de differentiis linguarum;
En 1580, le traité de Jean Gorop Békan, intitulé, Hermathena, ou Mercure et Minerve;
En 1592 et 1593, Specimen 40 diversarum linguarum et dialectorum, de Jérôme Mejeser, avec le Pater noster en cinquante langues;
En 1610, le fragment de Scaliger, de Europeorum linguis;