«Dès l'instant où le peuple agricole eut porté un regard observateur sur les astres, il sentit le besoin d'en distinguer les individus ou les groupes, et de les dénommer chacun proprement, afin de s'entendre dans leur désignation: or, une grande difficulté se présenta pour cet objet: car d'un côté les corps célestes, semblables en formes, n'offraient aucun caractère spécial pour être dénommés; de l'autre, le langage, pauvre en sa naissance, n'avait point d'expressions pour tant d'idées neuves et métaphysiques. Le mobile ordinaire du génie, le besoin, sut tout surmonter. Ayant remarqué que dans la révolution annuelle, le renouvellement et l'apparition périodiques des productions terrestres étaient constamment associés au lever ou au coucher de certaines étoiles et à leur position relativement au soleil, terme fondamental de toute comparaison, l'esprit, par un mécanisme naturel, lia dans sa pensée les objets terrestres et célestes qui étaient liés dans le fait; et leur appliquant un même signe, il donna aux étoiles ou aux groupes qu'il en formait, les noms mêmes des objets terrestres qui leur répondaient.

«Ainsi l'Ethiopien de Thèbes appela astres de l'inondation ou du verse-eau, ceux sous lesquels le fleuve commençait son débordement; astres du bœuf ou du taureau, ceux sous lesquels il convenait d'appliquer la charrue à la terre; astres du lion, ceux où cet animal, chassé des déserts par la soif, se montrait sur les bords du fleuve; astres de l'épi ou de la vierge moissonneuse, ceux où se recueillait la moisson; astres de l'agneau, astres des chevreaux, ceux où naissent ces animaux précieux: et ce premier moyen résolut une première partie des difficultés.

«D'autre part, l'homme avait remarqué, dans les êtres qui l'environnaient, des qualités distinctives et propres à chaque espèce; et, par une première opération, il en avait retiré un nom pour les désigner; par une seconde, il y trouva un moyen ingénieux de généraliser ses idées; et, transportant le nom déja inventé à tout ce qui présentait une propriété, une action analogue ou semblable, il enrichit son langage d'une métaphore perpétuelle.

«Ainsi le même Éthiopien, ayant observé que le retour de l'inondation répondait constamment à l'apparition d'une très-belle étoile qui, à cette époque, se montrait vers la source du Nil, et semblait avertir le laboureur de se garder de la surprise des eaux, il compara cette action à celle de l'animal qui, par son aboiement, avertit d'un danger, et il appela cet astre le chien, l'aboyeur (Sirius); de même, il nomma astres du crabe ceux où le soleil, parvenu à la borne du tropique, revenait sur ses pas, en marchant à reculons et de côté, comme le crabe ou cancer; astres du bouc sauvage, ceux où, parvenu au point le plus culminant du ciel, au faîte du gnomon horaire, le soleil imitait l'action de l'animal qui se plaît à grimper aux faîtes des rochers; astres de la balance, ceux où les jours et les nuits égaux semblaient en équilibre comme cet instrument; astres du scorpion, ceux où certains vents réguliers apportaient une vapeur brûlante comme le venin du scorpion. Ainsi encore, il appela anneaux et serpents la trace figurée des orbites des astres et des planètes; et tel fut le moyen général d'appellation de toutes les étoiles, et même des planètes prises par groupes ou par individus, selon leurs rapports aux opérations champêtres et terrestres, et selon les analogies que chaque nation y trouva avec les travaux agricoles et avec les objets de son climat et de son sol.

«De ce procédé il résulta que des êtres abjects et terrestres entrèrent en association avec les êtres supérieurs et puissants, des cieux; et cette association se resserra chaque jour par la constitution même du langage et le mécanisme de l'esprit. On disait, par une métaphore naturelle: «Le taureau répand sur la terre les germes de la fécondité (au printemps); il ramène l'abondance et la création des plantes (qui nourrissent). L'agneau (ou belier) délivre les cieux des génies malfaisants de l'hiver; il sauve le monde du serpent (emblème de l'humide saison), et il ramène le règne du bien (de lété, saison de toute jouissance). Le scorpion verse son venin sur la terre, et répand les maladies et la mort, etc.; et ainsi de tous les effets semblables.»

«Ce langage, compris de tout le monde, subsista d'abord sans inconvénient; mais, par le laps du temps, lorsque le calendrier eut été réglé, le peuple, qui n'eut plus besoin de l'observation du ciel, perdit de vue le motif de ces expressions; et leur allégorie, restée dans l'usage de la vie, y devint un écueil fatal à l'entendement et à la raison. Habitué à joindre aux symboles les idées de leurs modèles, l'esprit finit par les confondre: alors, ces mêmes animaux, que la pensée avait transportés aux cieux, en redescendirent sur la terre; mais dans ce retour, vêtus des livrées des astres, ils s'en arrogèrent les attributs, et ils en imposèrent à leurs propres auteurs. Alors le peuple, croyant voir près de lui ses dieux, leur adressa plus facilement sa prière; il demanda au belier de son troupeau les influences qu'il attendait du belier céleste; il pria le scorpion de ne point répandre son venin sur la nature; il révéra le crabe de la mer, le scarabée du limon, le poisson du fleuve; et, par une série d'analogies vicieuses, mais enchaînées, il se perdit dans un labyrinthe d'absurdités conséquentes.

«Voilà quelle fut l'origine de ce culte antique et bizarre des animaux; voilà par quelle marche d'idées le caractère de la divinité passa aux plus viles des brutes, et comment se forma le système théologique très-vaste, très-compliqué, très-savant, qui, des bords du Nil, porté de contrée en contrée par le commerce, la guerre et les conquêtes, envahit tout l'ancien monde; et qui, modifié par les temps, par les circonstances, par les préjugés, se montre encore à découvert chez cent peuples, et subsiste comme base intime et secrète de la théologie de ceux-là mêmes qui le méprisent et le rejettent.»

À ces mots, quelques murmures s'étant fait entendre dans divers groupes: «Oui, continua l'orateur, voilà d'où vient, par exemple, chez vous, peuples africains! l'adoration de vos fétiches, plantes, animaux, cailloux, morceaux de bois, devant qui vos ancêtres n'eussent pas eu le délire de se courber, s'ils n'y eussent vu des talismans en qui la vertu des astres s'était insérée. Voilà, nations tartares, l'origine de vos marmousets et de tout cet appareil d'animaux dont vos chamans bigarrent leurs robes magiques. Voilà l'origine de ces figures d'oiseaux, de serpents, que toutes les nations sauvages s'impriment sur la peau avec des cérémonies mystérieuses et sacrées. Vous, Indiens! vainement vous enveloppez-vous du voile du mystère: l'épervier de votre dieu Vichenou n'est que l'un des mille emblèmes du soleil en Égypte; et vos incarnations d'un dieu en poisson, en sanglier, en lion, en tortue, et toutes ces monstrueuses aventures, ne sont que les métamorphoses de l'astre qui, passant successivement dans les signes des douze animaux, fut censé en prendre les figures et en remplir les rôles astronomiques. Vous, Japonais! votre taureau qui brise l'œuf du monde n'est que celui du ciel qui, jadis, ouvrait l'âge de la création, l'équinoxe du printemps. C'est ce même bœuf Apis qu'adorait l'Égypte, et que vos ancêtres, ô rabbins juifs! adorèrent aussi dans l'idole du veau d'or. C'est encore votre taureau, enfants de Zoroastre! qui, sacrifié dans les mystères symboliques de Mithra, versait un sang fécond pour le monde. Et vous, chrétiens! votre bœuf de l'Apocalypse, avec ses ailes, symbole de l'air, n'a pas une autre origine; et votre agneau de Dieu, immolé, comme le taureau de Mithra, pour le salut du monde, n'est encore que ce même soleil au signe du belier céleste, lequel, dans un âge postérieur, ouvrant à son tour l'équinoxe, fut censé délivrer le monde du règne du mal, c'est-à-dire de la constellation du serpent, de cette grande couleuvre, mère de l'hiver, et emblème de l'Ahrimanes ou Satan des Perses, vos instituteurs. Oui, vainement votre zèle imprudent dévoue les idolâtres aux tourments du Tartare qu'ils ont inventé; toute la base de votre système n'est que le culte du soleil, dont vous avez rassemblé les attributs sur votre principal personnage. C'est le soleil qui, sous le nom d'Orus, naissait, comme votre dieu, au solstice d'hiver, dans les bras de la vierge céleste, et qui passait une enfance obscure, dénuée, disetteuse, comme l'est la saison des frimas. C'est lui qui, sous le nom d'Osiris, persécuté par Typhon et par les tyrans de l'air, était mis à mort, renfermé dans un tombeau obscur, emblème de l'hémisphère d'hiver, et qui ensuite, se relevant de la zone inférieure vers le point culminant des cieux, ressuscitait vainqueur des géants et des anges destructeurs.

«Vous, prêtres! qui murmurez, vous portez ses signes sur tout votre corps: votre tonsure est le disque du soleil, votre étole est son zodiaque, vos chapelets sont l'emblème des astres et des planètes. Vous, pontifes et prélats! votre mitre, votre crosse, votre manteau, sont ceux d'Osiris; et cette croix, dont vous vantez le mystère sans le comprendre, est la croix de Sérapis, tracée par la main des prêtres égyptiens sur le plan d'un monde figuré, laquelle, passant par les équinoxes et par les tropiques, devenait l'emblème de la vie future et de la résurrection, parce qu'elle touchait au portes d'ivoire et de corne, par où les ames passaient aux cieux.»

À ces mots, les docteurs de tous les groupes commencèrent de se regarder avec étonnement; mais nul ne rompant le silence, l'orateur continua: