«Et trois causes principales concoururent à cette confusion des idées. Premièrement, les expressions figurées par lesquelles le langage naissant fut contraint de peindre les rapports des objets; expressions qui, passant ensuite d'un sens propre à un sens général, d'un sens physique à un sens moral, causèrent, par leurs équivoques et leurs synonymes, une foule de méprises.

«Ainsi, ayant dit d'abord que le soleil surmontait, venait à bout de douze animaux, on crut par la suite qu'il les tuait, les combattait, les domptait; et l'on en fit la vie historique d'Hercule.

«Ayant dit qu'il réglait le temps des travaux, des semailles, des moissons, qu'il distribuait les saisons, les occupations; qu'il parcourait les climats, qu'il dominait sur la terre, etc., on le prit pour un roi législateur, pour un guerrier conquérant; et l'on en composa l'histoire d'Osiris, de Bacchus et de leurs semblables.

«Ayant dit qu'une planète entrait dans un signe, on fit de leur conjonction un mariage, un adultère, un inceste. Ayant dit qu'elle était cachée, ensevelie, parce qu'après avoir disparu elle revenait à la lumière et remontait en exaltation, on la dit morte, ressuscitée, enlevée au ciel, etc.

«Une seconde cause de confusion fut les figures matérielles elles-mêmes par lesquelles on peignit d'abord les pensées, et qui, sous le nom d'hiéroglyphes ou caractères sacrés, furent la première invention de l'esprit. Ainsi, pour avertir de l'inondation et du besoin de s'en préserver, l'on avait peint une nacelle, le navire Argo; pour désigner le vent, l'on avait peint une aile d'oiseau; pour spécifier la saison, le mois, l'on avait peint l'oiseau de passage, l'insecte, l'animal qui apparaissait à cette époque; pour exprimer l'hiver, on peignit un porc, un serpent, qui se plaisent dans les lieux humides; et la réunion de ces figures avait des sens convenus de phrases et de mots. Mais comme ce sens ne portait par lui-même rien de fixe et de précis; comme le nombre de ces figures et de leurs combinaisons devint excessif, et surchargea la mémoire, il en résulta d'abord des confusions, des explications fausses. Ensuite le génie ayant inventé l'art plus simple d'appliquer les signes aux sons, dont le nombre est limité, et de peindre la parole au lieu des pensées, l'écriture alphabétique fit tomber en désuétude les peintures hiéroglyphiques; et, de jour en jour, leurs significations oubliées donnèrent lieu à une foule d'illusions, d'équivoques et d'erreurs.

«Enfin, une troisième cause de confusion fut l'organisation civile des anciens États. En effet, lorsque les peuples commencèrent de se livrer à l'agriculture, la formation du calendrier rural exigeant des observations astronomiques continues, il fut nécessaire d'y préposer quelques individus chargés de veiller à l'apparition et au coucher de certaines étoiles; d'avertir du retour de l'inondation, de certains vents, de l'époque des pluies, du temps propre à semer chaque espèce de grain: ces hommes, à raison de leur service, furent dispensés des travaux vulgaires, et la société pourvut à leur entretien. Dans cette position, uniquement occupés de l'observation, ils ne tardèrent pas de saisir les grands phénomènes de la nature, de pénétrer même le secret de plusieurs de ses opérations: ils connurent la marche des astres et des planètes; le concours de leurs phases et de leurs retours avec les productions de la terre et le mouvement de la végétation; les propriétés médicinales ou nourrissantes des fruits et des plantes; le jeu des éléments et leurs affinités réciproques. Or, parce qu'il n'existait de moyens de communiquer ces connaissances que par le soin pénible de l'instruction orale, ils ne les transmettaient qu'à leurs amis et à leurs parents; et il en résulta une concentration de toute science et de toute instruction dans quelques familles, qui, s'en arrogeant le priviléges exclusif, prirent un esprit de corps et d'isolement funeste à la chose publique. Par cette succession continue des mêmes recherches et des mêmes travaux, le progrès des connaissances fut à la vérité plus hâtif; mais par le mystère qui l'accompagnait, le peuple, plongé de jour en jour dans de plus épaisses ténèbres, devint plus superstitieux et plus asservi. Voyant des mortels produire certains phénomènes, annoncer, comme à volonté, des éclipses et des comètes, guérir des maladies, manier des serpents, il les crut en communication avec les puissances célestes; et pour obtenir les biens ou repousser les maux qu'il en attendait, il les prit pour ses médiateurs et ses interprètes; et il s'établit, au sein des États, des corporations sacriléges d'hommes hypocrites et trompeurs, qui attirèrent à eux tous les pouvoirs; et les prêtres, à la fois astronomes, théologues, physiciens, médecins, magiciens, interprètes des dieux, oracles des peuples, rivaux des rois, ou leurs complices, établirent, sous le nom de religion, un empire de mystère et un monopole d'instruction, qui ont perdu jusqu'à ce jour les nations.....»

À ces mots, les prêtres de tous les groupes interrompirent l'orateur; et jetant de grands cris, ils l'accusèrent d'impiété, d'irréligion, de blasphème, et voulurent l'empêcher de continuer: mais le législateur ayant observé que ce n'était qu'une exposition de faits historiques; que, si ces faits étaient faux ou controuvés, il serait aisé de les démentir; que jusque-là l'énoncé de toute opinion était libre, sans quoi il était impossible de découvrir la vérité, l'orateur reprit:

«Or, de toutes ces causes et de l'association continuelle d'idées disparates, résultèrent une foule de désordres dans la théologie, dans la morale, dans les traditions; et d'abord, parce que les animaux figurèrent les astres, il arriva que les qualités des brutes, leurs penchants, leurs sympathies, leurs aversions passèrent aux dieux, et furent supposés être leurs actions: ainsi, le dieu ichneumon fit la guerre au dieu crocodile, le dieu loup voulut manger le dieu mouton, le dieu ibis dévora le dieu serpent; et la divinité devint un être bizarre, capricieux, féroce, dont l'idée dérégla le jugement de l'homme, et corrompit sa morale avec sa raison.

«Et parce que, dans l'esprit de leur culte, chaque famille, chaque nation avait pris pour patron spécial un astre, une constellation, les affections et les antipathies de l'animal-symbole passèrent à ses sectateurs; et les partisans du dieu chien furent ennemis de ceux du dieu loup; les adorateurs du dieu bœuf eurent en horreur ceux qui le mangeaient; et la religion devint un mobile de haine et de combats, une cause insensée de délire et de superstition.

«D'autre part, les noms des astres-animaux ayant, par cette même raison de patronage, été imposés à des peuples, à des pays, à des montagnes, à des fleuves, ces objets furent pris pour des dieux, et il en résulta un mélange d'êtres géographiques, historiques et mythologiques, qui confondit toutes les traditions.