«En effet, alors que le vulgaire entendit parler d'un nouveau ciel et d'un autre monde, il donna bientôt un corps à ces fictions; il y plaça un théâtre solide, des scènes réelles; et les notions géographiques et astronomiques vinrent favoriser, si même elles ne provoquèrent cette illusion.

«D'une part, les navigateurs phéniciens, ceux qui, passant les colonnes d'Hercule, allaient chercher l'étain de Thulé et l'ambre de la Baltique, racontaient qu'à l'extrémité du mondé, au bout de l'Océan (la Méditerranée), où le soleil se couche pour les contrées asiatiques, étaient des îles fortunées, séjour d'un printemps éternel, et plus loin des régions hyperboréennes placées sous terre (relativement aux tropiques), où régnait une éternelle nuit[29]. Sur ces récits mal compris, et sans doute confusément faits, l'imagination du peuple composa les Champs Élysées[30], lieux de délices placés dans un monde inférieur, ayant leur ciel, leur soleil, leurs astres; et le Tartare, lieu de ténèbres, d'humidité, de fange, de frimas. Or, parce que l'homme, curieux de tout ce qu'il ignore et avide d'une longue existence, s'était déja interrogé sur ce qu'il devenait après sa mort, parce qu'il avait de bonne heure raisonné sur le principe de vie qui anime son corps, qui s'en sépare sans le déformer, et qu'il avait imaginé les substances déliées, les fantômes, les ombres, il aima à croire qu'il continuerait, dans le monde souterrain, cette vie qu'il lui coûtait trop de perdre; et les lieux infernaux furent un emplacement commode pour recevoir les objets chéris auxquels il ne pouvait renoncer.

«D'autre part, les prêtres astrologues et physiciens faisaient de leurs cieux des récits, et ils en traçaient des tableaux qui s'encadraient parfaitement dans ces fictions. Ayant appelé, dans leur langage métaphorique, les équinoxes et les solstices, les portes des cieux ou entrées des saisons, ils expliquaient les phénomènes terrestres en disant «que par la porte de corne (d'abord le taureau, puis le belier) et par celle du cancer, descendaient les feux vivifiants qui animent au printemps la végétation, et les esprits aqueux qui causent au solstice le débordement du Nil; que par la porte d'ivoire (la balance, et auparavant l'arc ou sagittaire) et par celle du capricorne ou de l'urne, s'en retournaient à leur source et remontaient à leur origine les émanations ou influences des cieux; et la voie lactée, qui passait par ces portes des solstices, leur semblait placée là exprès pour leur servir de route et de véhicule; de plus, dans leur atlas, la scène céleste présentait un fleuve (le Nil, figuré par les plis de l'hydre), une barque (le navire Argo) et le chien Sirius, tous deux relatifs à ce fleuve, dont, ils présageaient l'inondation. Ces circonstances, associées aux premières et y ajoutant des détails, en augmentèrent les vraisemblances; et pour arriver au Tartare ou à l'Élysée, il fallut que les ames traversassent les fleuves du Styx et de l'Achéron dans la nacelle du nocher Caron, et qu'elles passassent par les portes de corne ou d'ivoire, que gardait le chien Cerbère. Enfin, un usage civil se joignit à toutes ces fictions, et acheva de leur donner de la consistance.

«Ayant remarqué que dans leur climat brûlant, la putréfaction des cadavres était un levain de peste et de maladies, les habitants de l'Égypte avaient, dans plusieurs états, institué l'usage d'inhumer les morts hors de la terre habitée, dans le désert qui est au couchant. Pour y arriver, il fallait passer les canaux du fleuve, et par conséquent être reçu dans une barque, payer un salaire au nocher, sans quoi, le corps privé de sépulture eût été la proie des bêtes féroces. Cette coutume inspira aux législateurs civils et religieux un moyen puissant d'influer sur les mœurs; et saisissant par la piété filiale et par le respect pour les morts, des hommes grossiers et féroces, ils établirent pour condition nécessaire, d'avoir subi un jugement préalable qui décidât si le mort méritait d'être admis au rang de sa famille dans la noire cité. Une telle idée s'adaptait trop bien à toutes les autres pour ne pas s'y incorporer; le peuple ne tarda pas de l'y associer, et les enfers eurent leur Minos et leur Rhadamanthe, avec la baguette, le siége, les huissiers et l'urne, comme dans l'état terrestre et civil. Alors la divinité devint un être moral et politique, un législateur social d'autant plus redouté, que ce législateur suprême, ce juge final, fut inaccessible aux regards: alors ce monde fabuleux et mythologique, si bizarrement composé de membres épars, se trouva un lieu de châtiment et de récompense, où la justice divine fut censée corriger ce que celle des hommes eut de vicieux, d'erroné; et ce système spirituel et mystique acquit d'autant plus de crédit, qu'il s'empara de l'homme par tous ses penchants: le faible opprimé y trouva l'espoir d'une indemnité, la consolation d'une vengeance future; l'oppresseur comptant, par de riches offrandes, arriver toujours à l'impunité, se fit de l'erreur du vulgaire une arme de plus pour le subjuguer; et les chefs des peuples, les rois et les prêtres y virent de nouveaux moyens de le maîtriser, par le privilége qu'ils se réservèrent de répartir les graces ou les châtiments du grand juge, selon des délits ou des actions méritoires qu'ils caractérisèrent à leur gré.

«Voilà comment s'est introduit, dans le monde visible et réel, un monde invisible et imaginaire; voilà l'origine de ces lieux de délices et de peines dont vous, Perses! avez fait votre terre rajeunie, votre ville de résurrection placée sous l'équateur, avec l'attribut singulier que les heureux n'y donneront point d'ombre. Voilà, juifs et chrétiens, disciples des Perses! d'où sont venus votre Jérusalem de l'Apocalypse; votre paradis, votre ciel, caractérisés par tous les détails du ciel astrologique d'Hermès. Et vous, musulmans! votre enfer, abîme souterrain, surmonté d'un pont, votre balance des ames et de leurs œuvres, votre jugement par les anges Monkir et Nékir, ont également pris leurs modèles dans les cérémonies mystérieuses de l'antre de Mithra; et votre ciel ne diffère en rien de celui d'Osiris, d'Ormuzd et de Brahma.

§ VI. Sixième système. Monde animé, ou culte de l'univers sous divers emblèmes.

«Tandis que les peuples s'égarèrent dans le labyrinthe ténébreux de la mythologie et des fables, les prêtres physiciens, poursuivant leurs études et leurs recherches sur l'ordre et la disposition de l'univers, arrivèrent à de nouveaux résultats; et dressèrent de nouveaux systèmes de puissances et de causes motrices.

«Long-temps bornés aux simples apparences, ils n'avaient vu dans les mouvements des astres qu'un jeu inconnu de corps lumineux, qu'ils croyaient rouler autour de la terre, point central de toutes les sphères; mais alors qu'ils eurent découvert la rondeur de notre planète, les conséquences de ce premier fait les conduisirent à des considérations nouvelles; et, d'induction en induction, ils s'élevèrent aux plus hautes conceptions de l'astronomie et de la physique.

«En effet, ayant conçu cette idée lumineuse et simple, que le globe terrestre est un petit cercle inscrit dans le cercle plus grand des cieux, la théorie des cercles concentriques s'offrit d'elle-même à leur hypothèse, pour résoudre le cercle inconnu du globe terrestre par des points connus du cercle céleste; et la mesure d'un ou de plusieurs degrés du méridien donna avec précision la circonférence totale. Alors, saisissant pour compas le diamètre obtenu de la terre, un génie heureux l'ouvrit d'une main hardie sur les orbites immenses des cieux; et, par un phénomène inouï, du grain de sable qu'à peine il couvrait, l'homme embrassant les distances infinies des astres, s'élança dans les abîmes de l'espace et de la durée: là se présenta à ses regards un nouvel ordre de l'univers; le globe atome qu'il habitait ne lui en parut plus le centre: ce rôle important fut déféré à la masse énorme du soleil; et cet astre devint le pivot enflammé de huit sphères environnantes, dont les mouvements furent désormais soumis à la précision du calcul.

«C'était déja beaucoup pour l'esprit humain, d'avoir entrepris de résoudre la disposition et l'ordre des grands êtres de la nature; mais non content de ce premier effort, il voulut encore en résoudre le mécanisme, en deviner l'origine et le principe moteur; et c'est là qu'engagés dans les profondeurs abstraites et métaphysiques du mouvement et de sa cause première, des propriétés inhérentes ou communiquées de la matière, de ses formes successives, de son étendue, c'est-à-dire de l'espace et du temps sans bornes, les physiciens théologues se perdirent dans un chaos de raisonnements subtils et de controverses scolastiques.