«Enfin ces traditions, citant jusqu'à ses noms astrologiques et mystérieux, disaient qu'il s'appelait tantôt Chris, c'est-à-dire le conservateur; et voilà ce dont vous, Indiens, avez fait votre dieu Chris-en ou Chris-na; et vous, chrétiens, Grecs et Occidentaux, votre Cris-tos, fils de Marie; et tantôt, qu'il s'appelait Yês, par la réunion de trois lettres, lesquelles, en valeur numérale, formaient le nombre 608, l'une des périodes solaires: et voilà, ô Européens! le nom qui, avec la finale latine, est devenu votre Iês-us ou Jésus, nom ancien et cabalistique attribué au jeune Bacchus, fils clandestin (nocturne) de la vierge Minerve, lequel, dans toute l'histoire de sa vie et même de sa mort, retrace l'histoire du dieu des chrétiens, c'est-à-dire de l'astre du jour, dont ils sont tous les deux l'emblème.»
À ces mots, un grand murmure s'éleva de la part des groupes chrétiens: mais les musulmans, les lamas, les Indiens les rappelèrent à l'ordre, et l'orateur achevant son discours:
«Vous savez maintenant, dit-il, comment le reste de ce système se composa dans le chaos et l'anarchie des trois premiers siècles; comment une foule d'opinions bizarres partagèrent les esprits, et les partagèrent avec un enthousiasme et une opiniâtreté réciproques, parce que, fondées également sur des traditions anciennes, elles étaient également sacrées. Vous savez comment, après trois cents ans, le gouvernement s'étant associé à l'une de ces sectes, en fit la religion orthodoxe, c'est-à-dire dominante, à l'exclusion des autres, lesquelles, par leur infériorité, devinrent des hérésies; comment et par quels moyens de violence et de séduction cette religion s'est propagée, accrue, puis divisée et affaiblie; comment, six cents ans après l'innovation du christianisme, un autre système se forma encore de ses matériaux et de ceux des juifs, et comment Mahomet sut se composer un empire politique et théologique aux dépens de ceux de Moïse et des vicaires de Jésus....
«Maintenant, si vous résumez l'histoire entière de l'esprit religieux, vous verrez que dans son principe il n'a eu pour auteur que les sensations et les besoins de l'homme; que l'idée de Dieu n'a eu pour type et modèle que celle des puissances physiques, des êtres matériels agissant en bien ou en mal, c'est-à-dire en impressions de plaisir ou de douleur sur l'être sentant; que, dans la formation de tous ces systèmes, cet esprit religieux a toujours suivi la même marche, les mêmes procédés; que dans tous, le dogme n'a cessé de représenter, sous le nom des dieux, les opérations de la nature, les passions des hommes et leurs préjugés; que dans tous, la morale a eu pour but le désir du bien-être et l'aversion de la douleur; mais que les peuples et la plupart des législateurs, ignorant les routes qui y conduisaient, se sont fait des idées fausses, et par-là même opposées, du vice et de la vertu, du bien et du mal, c'est-à-dire de ce qui rend l'homme heureux ou malheureux; que dans tous, les moyens et les causes de propagation et d'établissement ont offert les mêmes scènes de passions et d'événements, toujours des disputes de mots, des prétextes de zèle, des révolutions et des guerres suscitées par l'ambition des chefs, par la fourberie des promulgateurs, par la crédulité des prosélytes, par l'ignorance du vulgaire, par la cupidité exclusive et l'orgueil intolérant de tous: enfin, vous verrez que l'histoire entière de l'esprit religieux n'est que celle des incertitudes de l'esprit humain, qui, placé dans un monde qu'il ne comprend pas, veut cependant en deviner l'énigme; et qui, spectateur toujours étonné de ce prodige mystérieux et visible, imagine des causes, suppose des fins, bâtit des systèmes: puis, en trouvant un défectueux, le détruit pour un autre non moins vicieux; hait l'erreur qu'il quitte, méconnaît celle qu'il embrasse, repousse la vérité qui l'appelle, compose des chimères d'êtres disparates, et, rêvant sans cesse sagesse et bonheur, s'égare dans un labyrinthe de peines et de folies.»
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CHAPITRE XXIII.
Identité du but des religions.
Ainsi parla l'orateur des hommes qui avaient recherché l'origine et la filiation des idées religieuses....
Et les théologiens des divers systèmes raisonnant sur ce discours: «C'est un exposé impie, dirent les uns, qui ne tend à rien moins qu'à renverser toute croyance, à jeter l'insubordination dans les esprits, à anéantir notre ministère et notre puissance: c'est un roman, dirent les autres, un tissu de conjectures dressées avec art, mais sans fondement. Et les gens modérés et prudents ajoutaient: Supposons que tout cela soit vrai, pourquoi révéler ces mystères? Sans doute nos opinions sont pleines d'erreurs; mais ces erreurs sont un frein nécessaire à la multitude. Le monde va ainsi depuis deux mille ans, pourquoi le changer aujourd'hui?»
Et déja la rumeur du blâme qui s'élève contre toute nouveauté, commençait de s'accroître, quand un groupe nombreux d'hommes des classes du peuple et de sauvages de tout pays et de toute nation, sans prophètes, sans docteurs, sans code religieux, s'avançant dans l'arène, attirèrent sur eux l'attention de toute l'assemblée; et l'un d'eux, portant la parole, dit au législateur: