«Par ses ordres, dirent les docteurs.
«Où est la preuve de ses ordres? dirent les hommes simples.—Dans nos livres, dirent les docteurs.—Nous ne les entendons pas, dirent les hommes simples; et comment ce Dieu juste vous donne-t-il ce privilége sur nous? Comment ce père commun nous oblige-t-il de croire à un moindre degré d'évidence que vous? Il vous a parlé, soit; il est infaillible, et il ne vous trompe pas; vous nous parlez, vous! qui nous garantit que vous n'êtes pas en erreur, ou que vous ne sauriez nous y induire? Et si nous sommes trompés, comment ce Dieu juste nous sauvera-t-il contre la loi, ou nous condamnera-t-il sur celle que nous n'avons pas connue?
«Il vous a donné la loi naturelle, dirent les docteurs.
«Qu'est-ce que la loi naturelle? répondirent les hommes simples. Si cette loi suffit, pourquoi en a-t-il donné d'autres? si elle ne suffit pas, pourquoi l'a-t-il donnée imparfaite?
«Ses jugements sont des mystères, reprirent les docteurs, et sa justice n'est pas comme celle des hommes.—Si sa justice, répliquèrent les hommes simples, n'est pas comme la nôtre, quel moyen avons-nous d'en juger? et, de plus, pourquoi toutes ces lois, et quel est le but qu'elles se proposent?
«De vous rendre plus heureux, reprit un docteur, en vous rendant meilleurs et plus vertueux: c'est pour apprendre aux hommes à user de ses bienfaits, et à ne point se nuire entre eux, que Dieu s'est manifesté par tant d'oracles et de prodiges.
«En ce cas, dirent les hommes simples, il n'est pas besoin de tant d'études ni de raisonnements: montrez-nous quelle est la religion qui remplit le mieux le but qu'elles se proposent toutes.»
Aussitôt, chacun des groupes vantant sa morale, et la préférant à toute autre, il s'éleva de culte à culte une nouvelle dispute plus violente. «C'est nous, dirent les musulmans, qui possédons la morale par excellence, qui enseignons toutes les vertus utiles aux hommes et agréables à Dieu. Nous professons la justice, le désintéressement, le dévouement à la Providence, la charité pour nos frères, l'aumône, la résignation; nous ne tourmentons point les ames par des craintes superstitieuses; nous vivons sans alarmes et nous mourons sans remords.»
«Comment osez-vous, répondirent les prêtres chrétiens, parler de morale, vous dont le chef a pratiqué la licence et prêché le scandale? vous dont le premier précepte est l'homicide et la guerre? Nous en prenons à témoin l'expérience: depuis douze cents ans votre zèle fanatique n'a cessé de répandre chez les nations le trouble et le carnage; et si aujourd'hui l'Asie, jadis florissante, languit dans la barbarie et l'anéantissement, c'est à votre doctrine qu'il en faut attribuer la cause; à cette doctrine ennemie de toute instruction, qui, d'un côté, sanctifiant l'ignorance et consacrant le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, de l'autre, imposant l'obéissance la plus aveugle et la plus passive à ceux qui sont gouvernés, a engourdi toutes les facultés de l'homme, étouffé toute industrie, et plongé les nations dans l'abrutissement.
«Il n'en est pas ainsi de notre morale sublime et céleste; c'est elle qui a retiré la terre de sa barbarie primitive, des superstitions insensées ou cruelles de l'idolâtrie, des sacrifices humains, des orgies honteuses des mystères païens; qui a épuré les mœurs, proscrit les incestes, les adultères, policé les nations sauvages, fait disparaître l'esclavage, introduit des vertus nouvelles et inconnues, la charité pour les hommes, leur égalité devant Dieu, le pardon, l'oubli des injures, la répression de toutes les passions, le mépris des grandeurs mondaines; en un mot, une vie toute sainte et toute spirituelle.»