Et le législateur reprenant la parole, dit: «Ô nations! nous avons entendu les débats de vos opinions; et les dissentiments qui vous partagent nous ont fourni plusieurs réflexions, et nous présentent plusieurs questions à éclaircir et à vous proposer.

«D'abord, considérant la diversité et l'opposition des croyances auxquelles vous êtes attachés, nous vous demandons sur quels motifs vous en fondez la persuasion: est-ce par un choix réfléchi que vous suivez l'étendard d'un prophète plutôt que celui d'un autre? Avant d'adopter telle doctrine plutôt que telle autre, les avez-vous d'abord comparées? en avez-vous fait un mûr examen? ou bien ne les avez-vous reçues que du hasard de la naissance, que de l'empire de l'habitude et de l'éducation? Ne naissez-vous pas chrétiens sur les bords du Tibre, musulmans sur ceux de l'Euphrate, idolâtres aux rives de l'Indus, comme vous naissez blonds dans les régions froides, et brûlés sous le soleil africain? Et si vos opinions sont l'effet de votre position fortuite sur la terre, de la parenté, de l'imitation, comment le hasard vous devient-il un motif de conviction, un argument de vérité?

«En second lieu, lorsque nous méditons sur l'exclusion respective et l'intolérance arbitraire de vos prétentions, nous sommes effrayés des conséquences qui découlent de vos propres principes. Peuples! qui vous dévouez tous réciproquement aux traits de la colère céleste, supposez qu'en ce moment l'Être universel que vous révérez, descendit des cieux sur cette multitude, et qu'investi de toute sa puissance, il s'assît sur ce trône pour vous juger tous; supposez qu'il vous dît: «Mortels! c'est votre propre justice que je vais exercer sur vous. Oui, de tant de cultes qui vous partagent, un seul aujourd'hui sera préféré; tous les autres, toute cette multitude d'étendards, de peuples, de prophètes, seront condamnés à une perte éternelle; et ce n'est point assez.... parmi les sectes du culte choisi, une seule peut me plaire, et toutes les autres seront condamnées; mais ce n'est point encore assez: de ce petit groupe réservé, il faut que j'exclue tous ceux qui n'ont pas rempli les conditions qu'imposent ses préceptes: ô hommes! à quel petit nombre d'élus avez-vous borné votre race! à quelle pénurie de bienfaits réduisez-vous mon immense bonté? à quelle solitude d'admirateurs condamnez-vous ma grandeur et ma gloire?»

Et le législateur se levant: «N'importe; vous l'avez voulu; peuples! voilà l'urne où vos noms sont placés: un seul sortira.... Osez tirer cette loterie terrible....» Et les peuples, saisis de frayeur, s'écrièrent: Non, non; nous sommes tous frères, tous égaux; nous ne pouvons nous condamner.

Alors le législateur s'étant rassis, reprit: «Ô hommes! qui disputez sur tant de sujets, prêtez une oreille attentive à un problème que vous m'offrez, et que vous devez résoudre vous-mêmes.» Et les peuples ayant prêté une grande attention, le législateur leva un bras vers le ciel; et montrant le soleil: Peuples, dit-il, ce soleil qui vous éclaire vous paraît-il carré ou triangulaire? Non, répondirent-ils unanimement, il est rond.

Puis prenant la balance d'or qui était sur l'autel: Cet or que vous maniez tous les jours, est-il plus pesant qu'un même volume de cuivre? Oui, répondirent unanimement tous les peuples, l'or est plus pesant que le cuivre....

Et le législateur prenant l'épée: Ce fer est-il moins dur que du plomb? Non, dirent les peuples.

Le sucre est-il doux et le fiel amer?—Oui.

Aimez-vous tous le plaisir, et haïssez-vous la douleur?—Oui.

Ainsi vous êtes tous d'accord sur ces objets et sur une foule d'autres semblables.