Maintenant, dites, y a-t-il un gouffre au centre de la terre et des habitants dans la lune?
À cette question, ce fut une rumeur universelle; et chacun y répondant diversement, les uns disaient oui, d'autres disaient non; ceux-ci, que cela était probable; ceux-là, que la question était oiseuse, ridicule; et d'autres, que cela était bon à savoir: et ce fut une discordance générale.
Après quelque temps, le législateur ayant rétabli le silence: «Peuples, dit-il, expliquez-nous ce problème. Je vous ai proposé plusieurs questions, sur lesquelles vous avez tous été d'accord, sans distinction de race ni de secte: hommes blancs, hommes noirs, sectateurs de Mahomet ou de Moïse, adorateurs de Boudda ou de Iêsous, vous avez tous fait la même réponse. Je vous en propose une autre, et vous êtes tous discordants! Pourquoi cette unanimité dans un cas, et cette discordance dans un autre?
Et le groupe des hommes simples et sauvages prenant la parole, répondit: «La raison en est simple: dans le premier cas, nous voyons, nous sentons les objets, nous en parlons par sensation; dans le second, ils sont hors de la portée de nos sens; nous n'en parlons que par conjecture.»
«Vous avez résolu le problème, dit le législateur; ainsi, votre propre aveu établit cette première vérité:
«Que toutes les fois que les objets peuvent être soumis à vos sens, vous êtes d'accord dans votre prononcé;
«Et que vous ne différez d'opinion, de sentiment, que quand les objets sont absents et hors de votre portée.
«Or, de ce premier fait en découle un second, également clair et digne de remarque. De ce que vous êtes d'accord sur ce que vous connaissez avec certitude, il s'ensuit que vous n'êtes discordants que sur ce que vous ne connaissez pas bien, sur ce dont vous n'êtes pas assurés; c'est-à-dire que vous vous disputez, que vous vous querellez, que vous vous battez pour ce qui est incertain, pour ce dont vous doutez. Ô hommes! n'est-ce pas là folie?
«Et n'est-il pas alors démontré que ce n'est point pour la vérité que vous contestez; que ce n'est point sa cause que vous défendez, mais celle de vos affections, de vos préjugés; que ce n'est point l'objet tel qu'il est en lui que vous voulez prouver, mais l'objet tel que vous le voyez; c'est-à-dire que vous voulez faire prévaloir, non pas l'évidence de la chose, mais l'opinion de votre personne, votre manière de voir et de juger. C'est une puissance que vous voulez exercer, un intérêt que vous voulez satisfaire, une prérogative que vous vous arrogez; c'est la lutte de votre vanité. Or, comme chacun de vous, en se comparant à tout autre, se trouve son égal, son semblable, il résiste par le sentiment d'un même droit. Et vos disputes, vos combats, votre intolérance, sont l'effet de ce droit que vous vous déniez, et de la conscience inhérente de votre égalité.
«Or, le seul moyen d'être d'accord est de revenir à la nature, et de prendre pour arbitre et régulateur l'ordre de choses qu'elle-même a posé; et alors votre accord prouve encore cette autre vérité: