Ce dernier caractère se montre avec évidence dans les aventures bizarres de Samson; plusieurs critiques, qui ont déjà fait cette remarque, se sont accordés[24] à voir dans ce personnage l'Hercule de la mythologie. Hercule est l'emblème du Soleil, le nom de Samson signifie Soleil: Hercule était représenté nu[25], portant sur ses épaules deux colonnes appelées portes de Cadix; Samson est dit avoir enlevé et porté sur ses épaules les portes de Gaza. Hercule est fait prisonnier par les Égyptiens, qui veulent le sacrifier; mais tandis qu'ils se préparent à l'immoler, il se délie et les tue tous[26]: Samson, garrotté de cordes neuves par des gens armés de Juda, est livré aux Philistins, qui veulent le tuer; il délie les cordes et tue 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne. «Hercule (soleil), se rendant aux Indes (ou plutôt en Éthiopie), et conduisant son armée par les déserts de la Libye[27], éprouve une soif ardente et conjure Ihou, son père, de le secourir dans ce danger; à l'instant paraît le Bélier (céleste); Hercule le suit et arrive à un lieu où le Bélier gratte du pied, et il en sort une source d'eau (celle des Hyades ou de l'Éridan):» Samson, après avoir tué 1000 Philistins avec la mâchoire d'âne, éprouve une soif violente; il supplie le Dieu Ihou d'avoir pitié de lui; Dieu fait sortir une source d'eau de la mâchoire d'âne.

Les habitants de Carseoles, ancienne ville du Latium, chaque année, dans une fête religieuse, brûlaient une quantité de renards avec des torches liées à la queue; ils donnaient pour raison de cette bizarre cérémonie, qu'autrefois leurs blés avaient été brûlés par un renard auquel un jeune homme avait lié sur la queue une botte de paille allumée[28]. C'est bien là le conte de Samson avec les Philistins, mais c'est un conte phénicien. Car-Seol est un mot composé de cet idiome, signifiant ville des Renards; les Philistins, originaires d'Égypte, n'ont point eu de colonies connues: les Phéniciens en ont eu beaucoup; et l'on ne peut guère admettre qu'ils aient emprunté ce conte des Hébreux, aussi obscurs que les Druses de nos jours, ni qu'une simple aventure ait donné lieu à un usage religieux: on voit que ce ne peut être qu'un récit mythologique et allégorique, tel que nous l'indiquons dans la note ci-dessus.

Ceux qui, comme les savants du 16e siècle, veulent que les païens aient calqué les Hébreux, peuvent dire que Samson a servi de modèle à tous ces contes; mais aujourd'hui que nos idées se sont étendues et rectifiées sur l'antiquité, et qu'Hercule nous est bien connu pour être le dieu Soleil[29], dont l'histoire allégorisée fut répandue chez tous les peuples long-temps avant qu'il fût question des Hébreux, nous avons droit de croire et de dire que quelque Juif, lévite ou autre, a composé l'anecdote de Samson, en défigurant les traditions populaires des Phéniciens, soit pour s'en moquer, soit pour attribuer ce héros à sa propre nation.

CHAPITRE III.
Secours fournis par Flavius Josephus.

CES remarques ne résolvent pas notre problème de la durée des Juges. Quelques chronologistes ont eu recours, pour cet effet, à l'historien Josèphe; il est bien vrai que Josèphe, à raison du temps où il vécut, de sa qualité de prêtre, de son éducation plus soignée, plus libérale que celles des autres Juifs, de sa vie publique, de ses liaisons, de ses lectures à Rome, où il finit ses jours; il est bien vrai que Josèphe a eu des moyens d'instruction sur l'histoire de sa nation, plus étendus qu'aucun historien; mais nous avons vu que ses manuscrits ont été considérablement altérés, et que la critique de cet auteur, d'ailleurs très-crédule, n'est ni ferme ni scrupuleuse. Où a-t-il puisé les harangues qu'il prête aux rois, aux grands-prêtres juifs, même aux patriarches? D'où a-t-il tiré tant de circonstances sur les actions, l'âge, la vie des princes juifs avant Sédéqiah? et cela, sans jamais citer ni indiquer de monuments à lui particuliers; en suivant, au contraire, toujours la trace des livres que nous avons, et qu'il paraphrase et commente quelquefois avec une licence qui touche à l'inexactitude. Il est clair que Josèphe, élevé dans l'idiome grec, sous le gouvernement romain, ayant passé la dernière partie de sa vie dans Rome (vers la fin du premier siècle de notre ère), a imité le goût et les mœurs de cette époque, et s'est permis d'introduire dans son récit des détails de convenance et d'ornement empruntés peut-être des traditions, ou imaginés par lui-même. Ce n'est donc qu'avec réserve et discussion que l'on peut user de son autorité: faisons-en un nouvel essai dans le sujet présent.

Cet auteur nous fournit, sur la durée des juges, quatre passages principaux, dont les calculs comparés ne se trouvent pas exactement les mêmes; mais l'un d'eux est accompagné d'un fait qui semble authentique et qui peut nous devenir utile.

1º «Avant les rois, nous dit-il, les Hébreux avaient été gouvernés par des juges pendant plus de 500 ans, depuis la mort de Moïse et du général Josué[30]

Effectivement, Desvignoles[31] trouve ces 500 ans dans un tableau des juges, qu'il dresse, dit-il, suivant Josèphe; mais, outre qu'il interpose Tholah et ses 23 ans, dont Josèphe ne dit pas un mot, et qu'il restitue les 8 ans d'Abdon, juge omis par cet auteur (qui cependant récite ses actions), Desvignoles s'écarte de la logique en séparant Moïse de Josué, quand le texte les unit par ces mots: «Depuis la mort de Moïse et du général Josué, etc.» Il faut admettre ou exclure l'un et l'autre: en restituant Moïse et ses 40 ans, nous aurions 540 ans, y compris Tholah; et seulement 517, si l'on écartait ce juge, comme l'on y est autorisé par le silence absolu de Josèphe.

2º Dans un autre passage, Josèphe (lib. X, c. 8, nº 5) dit «que le temple fut brûlé 1062 ans et 6 mois après la sortie d'Égypte.»

Retranchons les 514 ans qu'il a comptés ailleurs pour les vingt-un rois juifs, y compris les 20 ans de Saül; nous aurons 548 ans pour la durée des juges, ce qui diffère de 8 ans du calcul précédent (540); mais en comptant ces 1062 ans, Josèphe dit, dans la même phrase, que le temple avait été brûlé 470 ans après la fondation, c'est-à-dire 533 ans après l'avénement de Saül. Or, dans ce cas, il ne reste pour les juges et pour Moïse que 529 ou 530 ans.