Le premier morceau, qui s'étend depuis le chapitre 1er jusques et compris le chapitre 16, est proprement l'histoire des Juges. Cet historique est si mal ordonné, si confus, que débutant par ces mots, Après la mort de Josué, etc., l'auteur répète sans raison l'anecdote de Caleb, qui arriva du vivant de ce juge; puis il introduit, dans le chapitre 2, une assemblée générale présidée par Josué; puis encore, copiant presque mot à mot les versets 28, 29, 30 et 31 du chapitre dernier de Josué, il entre en matière sur les Juges, comme s'il ne faisait que commencer.

Le second morceau débutant par ces mots: «En ce temps-là il y eut un homme d'Éphraïm nommé Michas, etc.,» comprend les chapitres 17 et 18, et contient l'anecdote du lévite enlevé par 600 hommes de la tribu de Dan, qui allèrent s'établir à Laïs: or cette anecdote n'a de liaison apparente avec le temps d'aucun juge; seulement, comme il est dit que ces 600 hommes émigrèrent du canton d'Estaol et de Saraa, par la raison qu'ils n'avaient reçu aucun lot dans le partage général des terres, l'on a droit d'inférer, comme l'a fait l'historien Josèphe, que leur aventure arriva peu de temps après la mort de Josué; et alors ce morceau se trouve très-mal placé à la fin des Juges, chap. 17 et 18.

Le troisième morceau est l'anecdote du lévite d'Ephraïm, dont l'outrage à Gebaa devint la cause d'une guerre civile, dans laquelle la tribu de Benjamin se fit exterminer[22] presque entière pour soutenir le crime atroce commis par six de ses membres. Or cette anecdote, qui n'a aucune date, ne se lie pas plus avec l'histoire des Juges que celle de Ruth qui la suit.

Enfin le quatrième morceau est l'histoire de Samson, dont l'époque n'est point indiquée: seulement, comme il est dit, chapitre 18, verset dernier, que Samson commença d'être saisi de l'esprit de Dieu, lorsqu'il était au camp de la tribu de Dan, entre Estaol et Saraa; ce rapport avec l'anecdote des 600 hommes de la tribu de Dan (second morceau), autorise à placer Samson peu de temps après la mort de Josué; ce qui est très-différent de l'opinion vulgaire. Or, nous le répétons, tout lecteur impartial qui scrutera avec soin ces divers récits, vagues, décousus, et sans date, reconnaîtra que leurs auteurs ont été divers; que très-probablement ils n'ont été ni témoins, ni contemporains des faits, mais qu'ils les ont rédigés après coup sur des traditions populaires; qu'à une époque plus tardive, un compilateur également inconnu recueillit ces morceaux, et en fit l'assemblage confus que l'on nomme Livre des Juges. Une note insérée dans l'histoire du prêtre Michas et des 600 hommes de Dan, indique que ce fut depuis l'établissement des rois.

«Or, en ce temps-là», est-il dit trois fois (chapitre 17, v. 6, et chap. 18, v. 1er et v. 31), «il n'y avait pas de roi en Israël.»

Donc, faut-il conclure, il y avait un roi lorsque l'auteur écrivait; donc la compilation n'a point précédé Saül, mais a pu se différer long-temps après lui. Une autre note insérée dans le morceau premier (l'historique propre des Juges), indique qu'elle aurait été faite même après le règne de Salomon; car il est dit, chap. 1er, v. 6:

«Les enfants de Benjamin ne tuèrent point les Jébuséens qui habitaient Jérusalem, et les Jébuséens ont demeuré à Jérusalem avec Benjamin jusqu'à ce jour

Or, il est fait mention des Jébuséens comme habitant encore Jérusalem au temps de David, qui sur la fin de son règne acheta l'aire du Jébuséen Arana[23], située non loin de son palais; et sous Salomon, on les cite encore comme payant le tribut. (Reg., lib. 1, chap. 9, v. 20.)

A la suite de cette note et dans le chapitre 2, verset 16, les résumés généraux que l'écrivain fait de l'état de la nation pendant toute la période des juges, sont une autre preuve qu'il a écrit tard, par conséquent plus de 400 ans après Josué, et 100 ans au moins après les événements confus qui précédèrent la judicature d'Héli.

Maintenant nous demandons sur quels documents, d'après quels monuments a-t-il pu écrire? quelles archives, quelles annales a-t-il pu avoir? s'il en a eu, pourquoi tout est-il si vague, si confus? Pour répondre à ces questions, il faut considérer que tout l'espace de temps appelé période des Juges, se passe dans une anarchie orageuse, violente, pendant laquelle les Hébreux, féroces et superstitieux comme des Ouahabis, ne cessèrent d'être agités de guerres civiles ou étrangères; il faut considérer que ce petit peuple, divisé en tribus indépendantes et jalouses, subdivisées en familles aussi indépendantes, était une démocratie turbulente de paysans armés, mus plutôt que gouvernés par des bramines avides et par des inspirés fanatiques.....; que dans ce temps de guerres perpétuelles et de l'ignorance qui en est la suite, l'art d'écrire, sans encouragement, sans estime, était difficile et rare, et que le peu d'instruction existante était concentré dans les familles lévitiques. A raison de ce genre de vie orageuse et précaire, personne n'avait le loisir ou l'intérêt de s'occuper ni du passé ni de l'avenir; par conséquent il ne dut se composer aucuns livres historiques: faute de gouvernement central, il ne dut pas même exister d'autres archives publiques que la succession des pontifes. Ce ne fut que sous le règne de David que commença de s'organiser un état de choses plus régulier, plus calme, plus propre à la culture des esprits: alors il y eut une chancellerie, des archives, et l'on put s'occuper d'histoire: alors, et mieux encore sous Salomon, purent être faites quelques recherches sur le passé; et puisqu'à cette époque l'on ne trouva ou l'on ne produisit rien de mieux que ce que nous avons dans les deux ouvrages intitulés Josué et les Juges, nous avons le droit de conclure, 1° qu'aucune archive authentique et régulière n'avait été composée; 2° que les Livres de Josué et des Juges sont uniquement des productions littéraires d'écrivains inconnus, sans autorité publique; telles que les chroniques de nos moines aux 8e, 9e et 10e siècles, où, parmi plusieurs faits historiques, se sont glissés des récits entièrement fabuleux.