«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six mille ans....
«Les mille de Dieu parurent dans l'Agneau, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion et l'Épi, ce qui fait six mille ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la Balance vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver commença.)»
Idem, pag. 345. «Le temps (ou destin) a établi Ormusd, roi borné pendant l'espace de douze mille ans.»
Pag. 348. «Des productions du monde, la première que fit Ormusd fut le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut l'homme.»
Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.»
Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.»
Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse fait de la création: la différence principale est que, dans l'hébreu, le premier œuvre est la séparation de la lumière, tandis que dans le Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut bonne: néanmoins, comme le dogme du bien et du mal éxiste également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition.
Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse parsie, multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur (Anquetil du Perron), que le Boun Dehesch[137] est une compilation évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation, quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide, Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup, comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur eut sous les yeux quelques livres de Zoroastre; mais en lisant le Boun Dehesch avec attention, nous y trouvons d'autres citations singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page 400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est égale aux deux plus courtes nuits d'été.»
Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes, et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ 12 dégrés plus nord que les villes de Bactre ou Balkh et Ourmia, où l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'Irtisch, de l'Ob, du Ienisei et de la rivière Selinga: elle se trouve dans le pays des anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées, à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un peuple policé et savant? ou l'observation citée par le Boun Dehesch serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant pénétré dans certains lieux retirés de l'Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers, dont ensuite il communiqua une partie aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux».
Ce passage nous indique clairement une réforme ou une innovation introduite par Hystasp dans la religion de Zoroastre. Quel fut cet Hystasp? Ammien Macellin dit que ce fut le père du roi Darius; mais Agathias, auteur instruit, dit que cela n'était point clair chez les Perses: et Hérodote, presque contemporain de Darius, atteste que ce prince, promu à la royauté par l'élection, était le fils d'un simple particulier ou seigneur persan. N'est-il pas à croire que le roi Hystasp est Darius lui-même, appelé par abréviation, du nom de son père Hystasp? L'innovation indiquée lui conviendrait par bien des raisons: lorsqu'il fut élu roi, les mages de Zoroastre subirent un massacre général dans tout l'empire perse, en vengeance de la tromperie du mage Smerdis, usurpateur du trône de Cambyse. Darius, qui organisa le gouvernement, jusqu'alors purement militaire, qui partagea l'empire en vingt satrapies, qui fit battre une monnaie générale et régla les tributs de chaque peuple, qui établit une police et des lois, porta sûrement son attention sur le culte qui n'avait plus de ministres et qui partageait leur discrédit; il voulut, comme tous les rois, donner cet appui à son trône: Hérodote, garant de tous ces détails, nous apprend que la vingtième satrapie, la plus riche de toutes[138], était celle des Indiens (des sources de l'Indus ou Pandjab): n'est-il pas probable que Darius Hystasp visita cette partie de ses sujets, et que le fait cité par Ammien date de cette époque. Ce prince aurait donc alors consulté les Brahmes ou plutôt les Boudhistes-Samanéens, dont la doctrine était dominante. Or, en examinant la cosmogonie des Boudhistes réfugiés à Ceylan, telle qu'elle est exposée dans le tome septième des Asiatik researches[139], nous trouvons plusieurs traits de ressemblance entre cette cosmogonie d'origine indienne et celle des Perses; ce qui est surtout frappant, c'est que des quatre dieux ou anges qui gardent et surveillent les quatre coins du monde, l'un en Parsi, s'appelle Tashter, et en Bali, ou langue sacrée de Ceylan, der Terashtré; l'île de l'est en Bali, se nomme pouya wevidehé; et en Parsi l'est se nomme pouroué weedesieh; l'ouest en Parsi est appelé appéré godamé; et en Bali apré godami: le nord, en Parsi, outourou kourou offre le même mot outourou, que les Indiens appliquent au pôle du sud, par une transposition dont on trouve un autre exemple entre les Ceylanais et les Birmans.