D'abord, quant aux communications, ce qui se passa entre Hiram et Salomon nous montre ce qui dut se passer avant et après ces princes; il est sensible que les Tyriens durent avoir tantôt avec les Philistins, tantôt avec les rois de l'Idumée, des traités semblables à ceux qu'ils eurent avec David et Salomon, maîtres accidentels de cette contrée.

Quant au passage matériel des choses, il put se faire entièrement par terre, dans les cas d'alliance avec les Juifs et les Philistins; mais en d'autres cas, il dut se faire par des moyens plus convenables à l'esprit d'économie d'un peuple marchand.

Ce peuple de Tyr étant, comme l'on sait, maître de la mer de Syrie, il dut user de cet avantage pour se procurer un entrepôt rapproché, autant que possible, de la mer Rouge. Parmi plusieurs, là côte de Gaza lui en offrit un éminemment commode dans le lieu appelé El-arish qui, situé sur une plage désert, loin des regards jaloux de tout gouvernement, avait le double mérite de la sûreté et du secret; joignez-y un torrent d'eau douce (dit le torrent d'Égypte), à la vérité temporaire, et quelques sources saumâtres ombragées de palmiers. Ce havre, encore praticable, dut jadis être meilleur, quand les atterrissements continus de cette plage ne l'avaient pas ensablé; sa distance au port d'Atsiom-Gaber est d'environ 45 lieues communes, c'est-à-dire de 5 à 6 journées de caravane. Le désert intermédiaire, très-aride, ne peut se traverser qu'avec l'agrément des Arabes qui le parcourent; il fut facile à un peuple riche, de mettre à sa solde des Bédouins toujours affamés; leurs chameaux transportèrent tout ce que les Tyriens voulurent débarquer. Des discussions accidentelles avec les Iduméens, maîtres naturels d'Atsiom-Gaber, durent s'élever pour motifs d'intérêt et de péage; elles durent susciter l'idée de chercher ailleurs un établissement plus indépendant; la plage, au couchant du mont Sinaï, en offrait de tels; les Phéniciens en profitèrent, de l'aveu exprès des historiens grecs, qui nomment comme leur appartenant, une ville au local d'Elim, et un port qui, chez les Arabes, conserve encore le nom d'El-Tor, mot identique à celui de Sour et Tyr. Ce lieu, favorisé de bonne eau douce et de palmiers dattiers, dut surtout fixer les Tyriens qui protégés par leurs vaisseaux, purent y être à l'abri des caprices des Arabes, leurs hôtes.

Mais ces vaisseaux, comment se trouvent-ils construits là? Nous répondons que les Tyriens firent alors ce qui se fait encore aujourd'hui, ce que l'histoire nous apprend s'être fait de tout temps ils firent fabriquer sur la Méditerranée tous les agrès et les carcasses même des vaisseaux, et ils les transportèrent à dos de chameau d'un rivage à l'autre; c'est ainsi que les Turks ont entretenu leur marine à Suez[192], depuis Sélim; que Soliman, en 1538, y fit passer une flotte entière de 76 bâtiments, fabriqués à Constantinople et sur la côte de Cilicie. C'est ainsi qu'Ælius Gallus, sous le règne d'Auguste, fit passer une autre flotte de 80 galères, à 2 et 3 rangs de rames, etc.

Mais de quelle espèce étaient ces vaisseaux tyriens? Nous l'apprenons clairement d'Ezéqiel, en son intéressant chapitre XXVII, lorsqu'il dit: «O Tyr! tes enfants (ou tes constructeurs) emploient les sapins de Sanir à faire les planches (pour les bordages ou les ponts) de tes vaisseaux; ils emploient les cèdres du Liban à faire tes mâts; les aunes de Bazan à faire tes rames; les buis de Ketim, incrustés d'ivoire, à faire les bancs de tes rameurs; les fines toiles d'Égypte bariolées, à faire tes voiles; l'hyacinthe et la pourpre des îles de Hellas, à teindre les tentes qui ombragent (tes nautoniers): tu dis: Je suis d'une beauté parfaite.»

Nous voyons, dans ce texte, que les vaisseaux de Tyr étaient à voiles et à rames, c'est-à-dire, du genre des galères dont l'usage est immémorial sur la Méditerranée; par conséquent cette voile fut triangulaire, celle que l'on appelle voile latine, qui a le mérite précieux de serrer le vent au plus près.

Le texte ne spécifie pas que les vaisseaux fussent pontés; mais cet attribut des galères nécessité par la grosse mer, est une suite indispensable.

Maintenant d'où vient, dans le texte du livre des Rois, l'expression de vaisseaux de Tarsis, construits par Salomon et par Josaphat? Les commentateurs en ont cherché l'explication au bout du monde: elle nous semble placée sous la main, et offerte par un état de choses encore présent à nos yeux.

En effet, nous voyons qu'en matière de constructions, chaque peuple et ci-devant chaque ville maritime, par certaines raisons de calcul ou de routine, ont donné et donnent encore à leurs vaisseaux des formes particulières, d'où leur sont venus des noms distincts. Ainsi l'on distingue les vaisseaux de Hollande, par leurs hanches plus larges; par leurs quilles plus aplaties; les vaisseaux d'Angleterre, par leurs flancs plus effilés, par leurs quilles plus tranchantes; les vaisseaux de Venise et de Gênes (quand ces villes furent républiques), par d'autres caractères particuliers; en sorte que de très-loin en mer, un œil expert sait de quel pays et même de quel chantier est un vaisseau. Hé bien, chez les anciens cet état de choses dut avoir lieu, et alors les différences durent être d'autant plus marquées, que les peuples, dans un état habituellement hostile, avaient moins de rapports. Les vaisseaux de Carthage, ceux de Syracuse, d'Athènes, de Milet, durent avoir des caractères distincts; or, parmi les anciennes villes qui eurent une marine, et par conséquent des chantiers de construction, il s'en présente une célèbre qui eut tous les moyens de construire des vaisseaux désignés par son nom. Cette ville appelée Tarsus par les Grecs, la même que notre Tarsis des Hébreux, était située sur la côte de Cilicie, la plus riche de la Méditerranée en bois de marine, et le foyer perpétuel d'une navigation active, portée jusqu'à la piraterie.

«Tarsus, nous dit le savant Strabon (liv. XIV, p. 673), doit son origine aux Argiens qui, sous la conduite de Triptolême, cherchaient Io» (c'est-à-dire que cette origine se perd dans les temps fabuleux). Solin, compilateur d'auteurs anciens, l'attribue à Persée (ch. XXXVIII; autre signe d'antiquité): il ajoute qu'on l'appelait la mère des villes; «que ces peuples (les Ciliciens) avaient jadis commandé depuis la Lydie jusqu'à l'Égypte; qu'ils furent dépossédés par les Assyriens, etc.» Ceci cadre bien avec le discours de Sennachérib, disant à Ezéqiah «que ses pères ont récemment conquis la ville de Adana (près de Tarsus); et avec l'anecdote de Jonas qui, sous le règne de Jéroboam II, environ 65 ans avant Sennachérib, s'enfuit à Tarsus, pour éviter de se rendre à Ninive: n'a-t-on pas droit de conclure qu'alors Tarsus etait indépendante de Ninive? L'épitaphe de Sardanapale, qui suppose que ce prince bâtit en un jour Tarsus et Anchiale, indique seulement qu'il répara, et qu'alors ces deux villes dépendaient des Assyriens. Le dixième chapitre de la Genèse, en nommant Tarsis comme enfant, c'est-à-dire colonie de Ion, dépose dans le même sens que les Grecs en faveur de son antiquité. Quant à son industrie, Strabon continue: «La rivière Kydnus traverse Tarsus, et forme au-dessous d'elle un marais navigable, qui jadis fut un port spacieux, ayant son embouchure dans la mer par un col étroit appelé Regma, c'est-à-dire rupture. Cette ville est populeuse et a le rang de métropole; ses citoyens ont une telle passion pour les sciences physiques et mathématiques, qu'ils ont surpassé en ce genre les écoles d'Athènes, d'Alexandrie et de toute autre ville savante qu'on pourrait nommer: il y a ceci de notable, qu'à Tarsus ce sont les indigènes qui sont les savants et les studieux; il y vient peu d'étrangers. Ces indigènes, au lieu de rester dans leurs foyers, se livrent aux voyages pour acquérir ou perfectionner leurs connaissances; et ces voyageurs s'expatrient volontiers pour s'établir ailleurs; il n'en revient qu'un petit nombre: c'est le contraire des autres villes, si j'en excepte Alexandrie, etc.»