A l'embouchure de la rivière qui avoisine les restes d'Ophir, commence le grand banc des perles, foyer très-ancien d'un riche commerce; à l'extrémité de ce banc se trouvent encore deux îles qui jadis portèrent le nom de Tyr et Arad, et qui eurent, dit Strabon (lib. 16), des temples phéniciens: leurs habitants se prétendaient la souche de ceux de Tyr et Arad sur la Méditerranée; mais si l'on considère qu'ils n'étaient que de pauvres pêcheurs sur un sol d'ailleurs aride, l'on sentira que la vraie souche de population fut aux bords fertiles de la Phénicie, et que ce récit n'est qu'une inversion qui néanmoins indique encore le commerce et la fréquentation des Tyriens, dont nous venons de rassembler un assez grand nombre de preuves.
On objecte que le circuit de l'Arabie est trop considérable pour la science nautique de cet ancien peuple; nous répondons que le vrai degré de cette science n'est pas très-bien connu, ne l'a peut-être pas même été par les Grecs, venus à une époque tardive: en outre, l'analyse semble prouver que ce circuit n'excéda réellement pas les moyens des anciens. Leurs géographes s'accordent à nous dire qu'une journée moyenne de navigation équivalait à 14 ou à 15 de nos lieues marines, c'est-à-dire ¾ de degré[189]. La longueur de la mer Rouge est d'environ 320 lieues: supposons 400 à raison des caps et des baies, que les anciens tournaient; la distance du détroit de Bab-el-mandel au cap Raz-el-had, passe 360; supposons 430, nous avons 830: ajoutez 120 jusqu'au golfe Persique, plus 50 jusqu'à la rivière Falg; pour ces deux branches, supposons 200: la totalité sera de 1030 lieues; pour compté rond, supposons 1050.
Les vaisseaux ont eu cent cinquante jours, c'est-à-dire, cinq mois de très-bon vent pour franchir cet espace: en effet, à la fin de mai commence la mousson de nord-ouest, qui dure jusqu'à là fin d'octobre. 1050 lieues, divisées par 150 jours ne donnent que 7 lieues à chaque journée: les navigateurs purent donc employer 75 jours, c'est-à-dire la moitié du temps, à des relâches: la mousson de sud-est, qui les eût ramenés, commence en novembre et finit en avril; mais ils ne pouvaient en profiter, parce qu'ils n'auraient pas eu le temps de faire leur négoce: seulement, ils purent employer les vents variables du mois qui la termine, à sortir du golfe Persique, à caboter sur la côte de Maskat; et leur retour au port d'Atsiom-Gaber put être effectué à la mi-janvier de l'année seconde du départ; alors une nouvelle expédition avait le temps de se préparer pour partir à la fin de mai, qui commençait l'année troisième.
Dira-t-on que les Tyriens ont exploité le commerce du golfe Persique par un moyen qui a encore lieu aujourd'hui, c'est-à-dire, par les caravanes des Arabes se rendant à travers le désert, soit à l'Euphrate, soit directement au golfe? Il est vrai que plusieurs passages des psaumes de David, des prophètes, et surtout d'Ezéqiel, indiquent que les Tyriens surent tirer ce parti des Bédouins, en tout temps dévoués à celui qui les salarie; mais la voie du désert n'offrait guère moins d'obstacles que celle de la mer, en ce que les Tyriens étaient obligés de traverser les pays, souvent hostiles, des Juifs, des Syriens de Damas, et surtout de prolonger le pays des Babyloniens, dont les rois furent leurs ennemis acharnés. La cause de cette haine, comme de celle des Ninivites leurs prédécesseurs, s'explique même en faveur de notre hypothèse, en disant que, jaloux des richesses que les Phéniciens tiraient du commerce de l'Inde, par le golfe Persique, ils leur coupèrent d'abord la voie du désert; puis, lorsque l'industrie tyrienne eut imaginé la voie de la mer Rouge et le circuit de l'Arabie, ils l'attaquèrent dans son foyer même, pour extirper cette dérivation du commerce indien, et le ramener en son lit ancien et naturel, le cours du Tigre et de l'Euphrate, où il fut la véritable cause de la splendeur successive de Ninive, de Babylone et de Palmyre.
On nous oppose l'opinion de plusieurs écrivains grecs qui «ont nié que personne eût navigué au delà du pays de l'encens avant l'époque d'Alexandre;» ce sont les expressions d'Eratosthènes en Strabon (lib. XVI, pag. 769): mais le témoignage d'Hérodote est d'un plus grand poids, lorsque, sur l'autorité des savants égyptiens et perses qu'il consulta, il raconta, «qu'environ 40 ans avant lui, le roi Darius Hystaspes eut la curiosité de connaître le cours de l'Indus; que pour cet effet il confia des vaisseaux à des hommes sûrs et véridiques, entre autres à Scylax de Kariandre, lesquels vaisseaux, après avoir descendu l'Indus depuis la ville de Kaspatyre, firent route dans l'Océan vers l'ouest, et arrivèrent le trentième mois, au fond du golfe d'Héroopolis d'Égypte[190].»
Comment Eratosthènes et d'autres anciens ont-ils négligé ce fait? Nous répondons, avec de savants critiques: 1º parce que les anciens ont en général dédaigné les prétendus contes d'Hérodote; et nous ajoutons, 2º parce qu'ils ont été imbus d'un préjugé formellement avoué par Arrien: cet auteur, parlant des efforts inutiles d'Alexandre pour faire sortir ses vaisseaux du golfe Persique, nous dit en substance: «On était persuadé à Babylone, que le golfe Persique et le golfe Arabique ayant leurs embouchures dans l'Océan, il devait exister un passage libre par mer, entre Babylone et l'Égypte; mais personne n'était encore parvenu à doubler les caps méridionaux de l'Arabie: cette entreprise passait pour impossible, à cause de l'excessive chaleur qui dans ces latitudes rend la terre inhabitable.» Arrien ajoute: «Si la côte extérieure au golfe Persique eût été navigable, ou si l'on eût soupçonné la possibilité de s'en approcher, je ne doute pas que l'extrême curiosité d'Alexandre ne fût parvenue à faire reconnaître le pays par mer ou par terre[191].»
L'excessive chaleur rendant la terre inhabitable; voilà le préjugé qui a égaré presque tous les anciens, et dont ne fut pas exempt Hérodote lui-même; avec cette différence, honorable à son caractère, qu'il n'eut point la présomption de soumettre les faits à sa théorie, et qu'au contraire, en plusieurs occasions, il a eu la candeur de nous dire: «Voilà ce qu'on m'assure: cela ne me paraît pas croyable; mais peut-être d'autres le croiront.» Nous verrons bientôt que cette bonne foi l'a mieux dirigé que ses censeurs.
Pour revenir à notre question, nous disons que la persuasion où l'on était à Babylone de la possibilité du circuit de l'Arabie, avait pour cause quelques traditions confuses ou dissimulées des anciennes navigations: leur souvenir dût s'obscurcir même chez les Orientaux, parce que les guerres continues depuis Salmanasar jusqu'à Nabukodonosor, après avoir long-temps distrait, finirent par détruire les Tyriens et les Iduméens, agens de ces navigations, et plongèrent dans le trouble et l'ignorance, les générations qui leur succédèrent. A plus forte raison, les Grecs d'Alexandre, venus deux siècles et demi après que Tyr eut été dévastée par Nabukodonosor, puis par Kyrus et ses successeurs, durent-ils ignorer des faits qui, par eux-mêmes, n'étaient pas éclatants; surtout lorsque nous voyons ces mêmes Grecs peu et mal instruits dans toute l'histoire des rois ninivites et babyloniens, de qui ces faits, furent contemporains.
Mais enfin, dira-t-on, ce petit peuple tyrien, séparé de la mer Rouge, par un espace de 90 lieues communes (de 2,500 toises) qu'occupaient quatre ou cinq nations souvent en guerre, comment put-il entretenir les communications nécessaires à son commerce, et surtout comment put-il former et alimenter le matériel d'une marine soumise à beaucoup de casualités, c'est-à-dire, se procurer les métaux, les chanvres, les bois de construction, etc., quand il est avéré que les bords de la Méditerranée sont tellement dénués de ces objets, que, selon Strabon, Diodore et Pline, «les indigènes n'y exerçaient la navigation qu'au moyen de grands paniers tissus de joncs ou de feuilles de palmiers, recouverts de peaux ou cuirs cousus et goudronnés?»
Sans doute ce sont là des difficultés, mais un examen attentif des faits sait les résoudre.